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L'éternité en liste d'attenteSociété

L'éternité en liste d'attente

Environ 70 000 concessions sur 44 hectares, dont 90 % de perpétuelles : le Père-Lachaise est plein depuis le milieu du XXe siècle. Pour continuer à accueillir ses morts, la Ville reprend les tombes abandonnées et transforme les chapelles en columbariums.

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Celui qui longe les allées de la division 19 marche entre deux mondes. D'un côté, des chapelles funéraires dont le toit s'est effondré, les portes arrachées, la végétation envahissant l'intérieur. De l'autre, des tombes entretenues, fleuries, visitées. Le contraste est saisissant, et il résume le paradoxe du Père-Lachaise : le cimetière est plein à craquer — environ soixante-dix mille concessions sur quarante-quatre hectares, dont trente mille antérieures à 1900 —, mais des centaines de sépultures sont à l'abandon. Pas une place n'est disponible pour une nouvelle inhumation, et pourtant des chapelles entières tombent en ruine sans que personne ne les réclame. Le plus grand cimetière de Paris est un paradoxe vivant : trop plein pour accueillir de nouveaux morts, trop vide de familles pour entretenir les anciens.

Le Père-Lachaise est victime de son propre succès. Lorsque le préfet Frochot crée la concession perpétuelle en 1805, il invente un mécanisme redoutable : moyennant un capital versé une seule fois, une famille peut occuper un terrain pour l'éternité. Quarante-neuf concessions perpétuelles sont vendues la première année, huit cent trente-trois en 1812, trente-trois mille en 1830. En 1850, après le cinquième et dernier agrandissement, on compte soixante-quinze mille tombes. Depuis, pas un hectare n'a été ajouté. Les cinq agrandissements successifs entre 1824 et 1850 ont porté la surface de dix-sept à quarante-quatre hectares, et c'est tout. Le columbarium, construit par phases entre 1893 et les années 1920, a absorbé une partie de la demande avec ses vingt-six mille six cent six cases — mais elles aussi sont désormais presque toutes occupées. Le jardin du souvenir, premier de France, ouvert en 1985, accueille la dispersion des cendres : environ mille trois cents par an. Mais la pression ne faiblit pas : le Père-Lachaise reste le cimetière le plus demandé de la capitale.

Un cimetière plein n'est pas un cimetière mort. C'est un organisme qui se régénère : les concessions abandonnées reviennent à la Ville, les chapelles effondrées renaissent, les places se libèrent une à une.

La solution juridique est venue après la Première Guerre mondiale. Jusqu'en 1924, la perpétuité des concessions était absolue : une fois payée, elle ne pouvait être remise en cause. En contrepartie, le prix était très élevé. Mais après 1918, l'État constate que des milliers de tombes tombent en ruine, faute de descendants ou de moyens. La loi du 3 janvier 1924 remplace la perpétuité absolue par la perpétuité relative : la concession reste perpétuelle, mais elle est désormais subordonnée à l'entretien de la sépulture. Si une tombe est abandonnée — plus de tombeau, végétation envahissante, clôture effondrée —, la commune peut engager une procédure de reprise. Le constat d'abandon exige trente ans sans entretien, une enquête de trois ans et une décision du conseil municipal. La procédure est lente, encadrée, et ne touche jamais les trente mille tombes antérieures à 1900 inscrites à l'inventaire des monuments historiques. Chaque année, la Ville de Paris reprend entre cent cinquante et trois cents concessions au Père-Lachaise — une goutte d'eau face aux soixante-dix mille existantes.

La reprise n'est pas une destruction : c'est une réattribution. La Ville impose aux nouveaux concessionnaires un cahier des charges strict — respect de l'harmonie architecturale, choix des matériaux, intégration au paysage. Certaines chapelles abandonnées connaissent une seconde vie inattendue : une vingtaine ont été transformées en mini-columbariums, la structure extérieure conservée et l'intérieur réaménagé pour accueillir des urnes cinéraires. En janvier 2026, la Ville de Paris a lancé un dispositif inédit : un tirage au sort permettant à trente Parisiens d'acquérir une concession dans l'un des trois grands cimetières — dix au Père-Lachaise, dix à Montparnasse, dix à Montmartre — en échange de l'obligation de restaurer le monument à l'identique. Les lauréats, désignés par huissier le 19 janvier 2026, s'engagent à reconstruire ce qu'ils ont reçu. En parallèle, des associations — l'ACMN, le Souvenir Français — et la Ville elle-même restaurent les monuments les plus remarquables : la chapelle Greffulhe, le tombeau Ballesteros, la pyramide Crawford.

Le Père-Lachaise n'est pas un musée figé. C'est un cimetière en activité — près de dix mille cérémonies par an — qui doit concilier trois missions contradictoires : accueillir de nouvelles inhumations, préserver un patrimoine classé, et rester un espace vert ouvert aux trois millions et demi de visiteurs annuels. La saturation n'est pas une crise : c'est un état permanent, géré par un cycle discret de reprises, de réattributions et de restaurations. Les divisions les plus anciennes — la 11, la 12, la 13, le flanc romantique de la colline — restent intouchables. Le plateau de Charonne, plus récent, offre davantage de possibilités de rotation. Le cimetière se renouvelle par couches, comme la ville au-dessus de lui. L'éternité, au Père-Lachaise, est une promesse que chaque génération renégocie.

Pour aller plus loin

Peut-on encore être enterré au Père-Lachaise ?

Oui, mais les places sont très rares. Le cimetière est plein depuis le milieu du XXe siècle, avec environ 70 000 concessions sur 44 hectares. De nouvelles places se libèrent uniquement par reprise de concessions abandonnées — entre 150 et 300 par an — ou par transformation de chapelles en columbariums.

Lire l'article sur les cinq agrandissements

Que devient une tombe abandonnée au Père-Lachaise ?

Après 30 ans sans entretien, la Ville de Paris peut engager une procédure de reprise de 3 ans. La concession est alors réattribuée à un nouveau bénéficiaire, soumis à un cahier des charges imposant le respect de l'harmonie architecturale du cimetière.

Voir la tombe de Molière et La Fontaine

Combien de tombes y a-t-il au Père-Lachaise ?

Environ 70 000 concessions au sol, auxquelles s'ajoutent 26 606 cases au columbarium. Le cimetière occupe 44 hectares répartis en 97 divisions. Plus de 30 000 sépultures datent d'avant 1900 et sont inscrites à l'inventaire des monuments historiques.

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Comment obtenir une concession au Père-Lachaise en 2026 ?

La Ville de Paris a lancé en 2026 un tirage au sort : 10 concessions au Père-Lachaise, 10 à Montparnasse, 10 à Montmartre, attribuées à des Parisiens qui s'engagent à restaurer le monument funéraire à l'identique. Les lauréats ont été désignés par huissier le 19 janvier 2026.

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