Entre 1824 et 1850, cinq agrandissements successifs ont fait passer le Père-Lachaise de dix-sept à quarante-quatre hectares. La dernière extension, sur le plateau de Charonne, a transformé le jardin romantique en une ville des morts quadrillée de rues pavées, de trottoirs et de fontaines.
Celui qui emprunte aujourd'hui le chemin Denon, en division 48, débouche soudain sur un autre monde. Derrière lui, les allées courbes du vieux cimetière épousent les pentes de la colline, les tombes se nichent entre les arbres, la lumière filtre à travers les frondaisons. Devant lui, le plateau de Charonne s'ouvre en damier : des avenues rectilignes, des trottoirs de pierre, des rangées de chapelles alignées comme des immeubles haussmanniens. Ce contraste entre le jardin romantique du flanc de colline et la trame rationnelle du plateau n'est pas un accident. C'est la conséquence de cinq agrandissements successifs, étalés entre 1824 et 1850, qui ont fait passer le Père-Lachaise de dix-sept hectares cinquante-huit ares à quarante-trois hectares quatre-vingt-treize ares — plus du double de la surface d'origine. La colline a été avalée par la ville des morts.
Le premier agrandissement a lieu en 1824, sous la Restauration. Le succès des concessions perpétuelles, passées de quarante-neuf en 1806 à trente-trois mille en 1830, impose d'étendre les limites du cimetière vers le nord et l'est, sur les terrains de Ménilmontant. La même année, l'architecte Étienne-Hippolyte Godde achève le portail d'entrée en hémicycle — deux pylônes néoclassiques encadrant une grille monumentale, ornée de sabliers ailés et de torches renversées. Un an plus tôt, en 1823, Godde avait terminé la chapelle qui remplace la pyramide jamais construite de Brongniart, au sommet de la colline. Sous Charles X, un deuxième agrandissement a lieu en 1829. De nouvelles divisions sont tracées vers le sud-est, le long de la rue des Partants, ancien chemin qui séparait le Mont-Louis du village de Ménilmontant. Le cimetière absorbe les vergers et les vignes qui le bordaient. Mais la demande de concessions dépasse encore l'offre : la bourgeoisie parisienne veut sa chapelle au Père-Lachaise, aux côtés des généraux de l'Empire et des premières gloires littéraires.
En 1830, on compte trente-trois mille tombes. Le cimetière manque de place : il faut étendre ou fermer.
Le troisième agrandissement intervient en 1832, dans le contexte d'une catastrophe sanitaire. Le 26 mars, le premier cas de choléra est signalé à Paris. En six mois, l'épidémie tue dix-huit mille Parisiens. Les fosses communes du Père-Lachaise débordent. Le premier ministre Casimir Périer, qui avait visité les malades à l'Hôtel-Dieu, meurt le 16 mai ; son monument, surmonté d'une statue de Jean-Pierre Cortot, sera érigé en 1837 sur le rond-point central du cimetière. La même année disparaissent l'égyptologue Jean-François Champollion, le paléontologue Georges Cuvier, l'économiste Jean-Baptiste Say. L'afflux de morts impose une extension urgente. Le cimetière gagne de nouveaux terrains à l'est, mais la densification a déjà commencé : les allées sinueuses de Brongniart sont doublées de rangées serrées de tombeaux et de chapelles. Le modèle du jardin initial, avec ses fosses communes et ses tombes clairsemées, cède progressivement la place à celui de la « ville des morts ».
Le quatrième agrandissement, en 1842, prolonge le cimetière vers le sud. Le cinquième et dernier, en 1850, est de loin le plus vaste : dix-sept hectares d'un seul tenant, sur le plateau de Charonne. Cette extension change définitivement la physionomie du Père-Lachaise. Le flanc de colline conserve ses allées courbes, ses bosquets et son ambiance pittoresque — l'esprit du cimetière-jardin voulu par Brongniart. Le plateau, lui, adopte une trame urbaine : des avenues parallèles, des carrefours à angle droit, des pavés, des trottoirs, des bancs et des fontaines. Les divisions y sont numérotées de manière continue, jusqu'à la quatre-vingt-dix-septième. En 1856, un enclos musulman est créé en division quatre-vingt-cinq, à la demande de l'Empire ottoman. Un projet plus ambitieux encore est envisagé lors de l'extension de 1850 : exploiter les carrières de gypse souterraines qui s'étendent sous le plateau jusqu'aux fortifications de Thiers, et y aménager des catacombes. L'annexion de 1859, qui intègre les communes de Belleville et de Ménilmontant à Paris et interdit l'ouverture de carrières dans la capitale, met fin au projet.
En 1850, le Père-Lachaise fait le double de sa surface d'origine et compte soixante-quinze mille trois cent quatre-vingt-treize tombes. L'annexion de 1859 fait entrer le cimetière dans la ville — lui qui avait été fondé hors les murs. Avant la création des grands parcs du Second Empire — bois de Boulogne, bois de Vincennes, parc des Buttes-Chaumont —, le Père-Lachaise est le plus grand espace vert de la capitale. Il n'y aura plus d'agrandissement après 1850 : c'est par la reprise des concessions abandonnées, la densification des divisions existantes et la construction du columbarium en 1896 que le cimetière continuera d'accueillir ses morts. La dualité née des cinq agrandissements reste la marque la plus visible du Père-Lachaise : d'un côté le jardin romantique où le temps s'arrête, de l'autre la cité funéraire où les chapelles s'alignent — deux visions de la mort, deux époques, deux paysages séparés par un chemin et un demi-siècle.
Combien d'agrandissements le Père-Lachaise a-t-il connus ?
Cinq agrandissements entre 1824 et 1850 ont fait passer le cimetière de 17 hectares 58 ares à 43 hectares 93 ares. La dernière extension, en 1850, a ajouté 17 hectares sur le plateau de Charonne, créant la trame urbaine encore visible aujourd'hui.
Pourquoi le Père-Lachaise a-t-il deux ambiances différentes ?
Le flanc de colline, aménagé par Brongniart en 1803, présente un jardin à l'anglaise aux allées courbes. Le plateau de Charonne, acquis en 1850, adopte une trame urbaine quadrillée avec rues pavées, trottoirs et fontaines. Cette dualité résulte de cinquante ans d'agrandissements successifs.
Quel rôle l'épidémie de choléra de 1832 a-t-elle joué au Père-Lachaise ?
Le choléra a tué 18 000 Parisiens en six mois en 1832, dont le premier ministre Casimir Périer. L'afflux de morts a imposé un troisième agrandissement du cimetière et accéléré la densification des sépultures.
Non, le cinquième agrandissement de 1850 est le dernier. Depuis, le cimetière gère la saturation par la reprise de concessions abandonnées, la densification des divisions existantes et la construction du columbarium en 1896 pour accueillir les urnes cinéraires.