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Treize tombes pour dix-sept hectaresHistoire

Treize tombes pour dix-sept hectares

Quand le Père-Lachaise ouvre en mai 1804, treize familles seulement acceptent d'y enterrer leurs morts. Les Parisiens refusent cette colline lointaine, sans église ni tradition paroissiale. Il faudra treize ans et le transfert de dépouilles célèbres pour remplir ce jardin désert.

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En division 11, sur le flanc oriental de la colline, quelques stèles modestes portent des dates de 1804 et 1805. Elles sont si discrètes qu'on les dépasse sans les voir, noyées sous les monuments plus imposants qui les ont rejointes vingt ans plus tard. Ces pierres sans ornement sont les premières traces du Père-Lachaise — et les témoins d'un échec spectaculaire. Quand le cimetière ouvre le 21 mai 1804, il couvre dix-sept hectares de colline boisée, avec des allées sinueuses dessinées par l'architecte Alexandre Théodore Brongniart. C'est le plus vaste espace vert de l'est parisien, et c'est un désert. Treize concessions la première année. Quarante-quatre en 1805. Quarante-neuf en 1806. Pendant sept ans, le cimetière de l'Est — son nom officiel — reste une anomalie : un jardin magnifique que les Parisiens refusent obstinément comme dernière demeure.

Le refus n'est pas un caprice. Il plonge ses racines dans mille ans de tradition funéraire. Depuis le haut Moyen Âge, les Parisiens enterrent leurs morts au plus près des vivants : dans les cimetières accolés aux églises, parfois sous le dallage même de la nef. Les riches achètent une place sous les pierres de leur paroisse, les pauvres reposent dans la fosse commune du cimetière adjacent. Être enterré près d'une église, c'est reposer près des reliques d'un saint, bénéficier de son intercession, rester dans la communauté des fidèles — des vivants comme des morts. Le cimetière des Innocents, au cœur de Paris, a fonctionné ainsi pendant six siècles, jusqu'à ce que l'insalubrité le rende insupportable. En 1780, après l'effondrement d'un mur de cave dans une maison voisine sous la pression des corps en décomposition, le Conseil d'État ordonne sa fermeture. Les ossements sont exhumés et transférés dans les carrières souterraines — les futures catacombes. Mais fermer un charnier n'efface pas une habitude millénaire : en 1804, les Parisiens veulent encore être enterrés près de leur église, dans leur quartier, parmi les leurs.

Pendant sept ans, le cimetière fut un désert vert : dix-sept hectares de tilleuls et d'acacias, des chemins sinueux dessinés par Brongniart, et presque personne pour y reposer.

Le site choisi par le préfet Frochot cumule tous les handicaps. Le Mont-Louis se trouve à Charonne, commune rurale à l'est de Paris, au-delà de la barrière d'octroi. Pour un Parisien du Marais ou de la Cité, c'est un voyage : il faut franchir les faubourgs, monter une colline, quitter la ville. Le cimetière n'a pas d'église. Le décret du 23 prairial an XII interdit désormais les inhumations dans les lieux de culte, mais ce qui devait libérer les familles les désoriente : un cimetière sans clocher, sans prêtre résident, sans messe des morts, cela ne ressemble à rien de connu. Il n'y a pas de tradition paroissiale, pas de voisinage familier, pas de tombe d'ancêtre pour donner au lieu sa légitimité. La plus proche église, Saint-Germain-de-Charonne, appartient au village et non à la ville. Brongniart a dessiné un jardin à l'anglaise — vallonné, planté de tilleuls, de cyprès et d'acacias, avec des perspectives et des bosquets — mais les Parisiens ne reconnaissent rien de ce qu'un cimetière devrait être. Ce qu'on leur propose, c'est d'exiler leurs morts dans une campagne inconnue.

Les premiers concessionnaires sont des notables qui font le pari de la modernité. Pierre Jacquemart, agent de change, obtient la première concession perpétuelle le 4 juin 1804. En juin de la même année, la pierre tombale de Reine Fevez est posée — c'est le plus ancien monument du cimetière. Mais à l'issue de la première année, seules quinze inhumations ont eu lieu dans des concessions : le reste relève de la fosse commune, où les indigents sont déposés sans choix ni cérémonie. Le préfet Frochot crée la concession perpétuelle en 1805 — un terrain acheté une seule fois pour toute l'éternité — pour séduire la bourgeoisie. En 1806, Napoléon ordonne le transfert des restes de Louise de Lorraine, épouse d'Henri III. On espère que le prestige impérial entraînera les familles. Rien n'y fait : soixante-deux concessions en 1807. En 1808, Antoine Caillot publie le premier guide du cimetière, le Voyage pittoresque et sentimental. En 1809, le premier cénotaphe et la première sculpture apparaissent, érigés pour le lieutenant de dragons Antoine de Guillaume Lagrange. Le site a ses admirateurs, mais pas ses morts. En 1815, après dix ans d'existence, le cimetière ne compte que six cent trente-cinq inhumations dans des concessions. Dix-sept hectares de colline pour six cents tombes : le ratio est accablant.

Ce n'est ni la raison hygiéniste ni le décret impérial qui ont rempli le Père-Lachaise : c'est le prestige des morts célèbres. En 1817, la Ville organise le transfert des dépouilles présumées de Molière, La Fontaine, Héloïse et Abélard. L'effet est immédiat : les concessions perpétuelles, qui stagnaient depuis treize ans, explosent. En 1821, la restitution du Panthéon au culte catholique achève de rediriger les célébrités vers le cimetière : maréchaux, académiciens, artistes s'y pressent. En 1830, on compte trente-trois mille concessions. Le jardin désert est devenu le lieu le plus couru de Paris. Le visiteur d'aujourd'hui peut lire cette histoire dans la géographie même du cimetière. Les divisions les plus anciennes — la 10, la 11, la 12 — montrent des stèles modestes, espacées, souvent anonymes. En montant vers le Grand Rond ou en descendant vers la chapelle de Godde, les tombes se resserrent, les mausolées grandissent, les noms deviennent illustres. Le Père-Lachaise porte dans sa topographie la trace de son échec initial : les premières pierres sont discrètes parce que personne ne voulait venir.

Pour aller plus loin

Pourquoi le Père-Lachaise a-t-il mis si longtemps à se remplir ?

Le cimetière se trouve sur la colline de Charonne, commune rurale à l'est de Paris en 1804. Les Parisiens refusaient d'enterrer leurs morts si loin de leur quartier et de leur église paroissiale. Le transfert des dépouilles présumées de Molière et La Fontaine en 1817 a lancé la mode funéraire.

Lire l'article sur l'opération marketing de 1817

Quelle est la plus ancienne tombe visible au Père-Lachaise ?

La pierre tombale de Reine Fevez, posée en juin 1804, est le plus ancien monument du Père-Lachaise. Le premier cénotaphe et la première sculpture datent de 1809, érigés pour le lieutenant de dragons Antoine de Guillaume Lagrange. La première chapelle funéraire, celle du comte Greffulhe, a été construite en 1810.

Voir la tombe de Molière et La Fontaine

Quel rôle a joué Nicolas Frochot dans la création du Père-Lachaise ?

Nicolas Frochot, préfet de la Seine de 1800 à 1812, a choisi le site du Mont-Louis et chargé l'architecte Brongniart de dessiner le plan du cimetière. Frochot a créé la concession perpétuelle en 1805 et organisé les premiers transferts de dépouilles prestigieuses pour attirer les familles parisiennes.

Parcourir les figures politiques au Père-Lachaise

Comment le cimetière des Innocents a-t-il fermé ?

En 1780, un mur de cave d'une maison voisine s'est effondré sous la pression des corps en décomposition du cimetière des Innocents, au centre de Paris. Le Conseil d'État a ordonné la fermeture du plus ancien cimetière parisien. Les ossements ont été transférés dans les carrières souterraines, devenues les catacombes.

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