Trois millions de visiteurs franchissent chaque année la porte principale du Père-Lachaise sans lever les yeux. Deux inscriptions latines, deux sabliers ailés et deux torches de pierre y sont gravés depuis 1822 — vestiges d'un programme funéraire conçu par l'architecte Étienne-Hippolyte Godde.
La porte principale du Père-Lachaise donne sur le boulevard de Ménilmontant, face à l'ancienne barrière de la Roquette. Chaque jour, des milliers de visiteurs la franchissent, poussent les deux battants de bois et s'engagent dans l'avenue principale. Presque aucun ne s'arrête. Pourtant, il suffit de lever les yeux pour lire un texte vieux de deux siècles. Sur le pilastre de droite, des lettres latines gravées dans la pierre citent l'Évangile selon saint Jean : Qui credit in me, etiam si mortuus fuerit, vivet — « Celui qui croit en moi vivra, quand même il serait mort. » Sur le pilastre de gauche, le Livre de la Sagesse répond : Spes illorum immortalitate plena est — « Leur espérance est pleine d'immortalité. » Entre les deux pilastres, au sommet, deux médaillons ronds montrent un sablier flanqué de deux ailes de pigeon — symbole non religieux du temps qui passe. Plus bas, des faisceaux flambants soutiennent une guirlande de pierre. La porte du Père-Lachaise est un programme iconographique complet, conçu pour préparer le visiteur au passage du monde des vivants à celui des morts. Elle a été inaugurée en 1822.
L'architecte s'appelle Étienne-Hippolyte Godde. Né à Breteuil, dans l'Oise, en 1781, il entre à l'École des Beaux-Arts en 1796 et suit les cours de Delagardette. Il échoue plusieurs fois au Prix de Rome — ce qui ne l'empêche pas de devenir, en 1813, architecte de la Ville de Paris. Il occupera ce poste jusqu'en 1830. Godde est un néoclassique sobre, inspiré par l'église Saint-Philippe-du-Roule de Chalgrin. Sa production est considérable : trente édifices religieux, parmi lesquels l'église Saint-Pierre-du-Gros-Caillou dans le septième arrondissement et l'église Saint-Denys-du-Saint-Sacrement dans le troisième. Il collabore aussi à la construction de l'ancien Hôtel de Ville de Paris — celui que la Commune détruira en 1871. Au Père-Lachaise, Godde reçoit trois commandes : le monument du maréchal Pérignon en 1819, le portail monumental en 1822 et la chapelle du cimetière en 1823, construite sur l'emplacement de l'ancienne maison des jésuites qui avait donné son nom au lieu.
La porte est un seuil, et Godde la traite comme tel. Il dégage un espace semi-circulaire de trente mètres devant l'entrée — un hémicycle qui permet le croisement des corbillards entrants et sortants, et qui accentue la monumentalité de la composition. Les deux battants de bois s'ouvrent sous un linteau orné de couronnes mortuaires et d'amphores. Au-dessus du linteau, une grande croix domine l'ensemble. Sur la porte elle-même, une inscription tirée du Livre de Job proclame : Scio quod redemptor meus vivit et in novissimo die de terra surrecturus sum — « Je sais que mon rédempteur est vivant et que je ressusciterai de la terre au dernier jour. » Ancien et Nouveau Testament se répondent : Job sur la porte, Jean et la Sagesse sur les pilastres. Les symboles sculptés complètent le message. Les faisceaux flambants — des torches renversées dont la flamme continue de brûler — signifient la vie éternelle. Les sabliers ailés signifient la brièveté de la vie terrestre. Le programme est cohérent : la mort n'est qu'un passage, le temps s'écoule, l'espérance demeure.
L'architecte qui dessina la porte repose derrière. Godde est enterré en division 27, dans un tombeau de pierre calcaire rongé par le gel — plus abîmé que l'entrée monumentale qu'il conçut cinquante ans plus tôt.
Ce programme religieux ne survit pas intact à la République. Le 14 novembre 1881, une loi fait disparaître les symboles religieux des cimetières publics. Au Père-Lachaise, on retire la croix qui surmontait le linteau de la porte — pour éviter que tout visiteur, quelle que soit sa confession, ne soit contraint de passer sous un symbole chrétien. On efface l'inscription de Job gravée sur les battants de bois. Mais on conserve les deux citations latines gravées dans la pierre des pilastres — les retirer aurait signifié détruire la maçonnerie elle-même. Les faisceaux flambants et les sabliers ailés, symboles funéraires non confessionnels, restent en place. Depuis 1881, la porte du Père-Lachaise est un palimpseste : les inscriptions religieuses amputées coexistent avec les symboles séculiers intacts. La croix a disparu du linteau, mais les ailes du sablier battent toujours sur les pilastres.
En 2021, la Mairie de Paris a restauré la porte principale et les murs attenants. Les pierres de taille ont été nettoyées, les sculptures consolidées, les battants de bois remis en état. La porte retrouvée est celle de 1822, moins la croix et moins l'inscription de Job — fidèle à l'état post-1881. L'architecte qui la conçut repose de l'autre côté, en division 27, chemin du Dragon. Le monument de Godde, une simple stèle de pierre calcaire, est « bien abîmé, car sa pierre est gélive », note l'APPL. Godde est mort en 1869, dans la misère et l'oubli, ruiné par des opérations immobilières désastreuses dans le quartier de la Gare. Le constructeur de trente églises et d'un portail monumental n'a pas même une chapelle pour dernière demeure. Mais sa porte, elle, tient toujours. Les trois millions de visiteurs annuels la franchissent sans la lire — et c'est peut-être la meilleure preuve qu'elle remplit sa fonction : on ne s'arrête pas devant un seuil, on le franchit.
Que signifient les symboles sur la porte du Père-Lachaise ?
Les faisceaux flambants (torches renversées dont la flamme brûle encore) symbolisent la vie éternelle. Les sabliers ailés représentent la brièveté de la vie terrestre. Deux inscriptions latines, tirées de l'Évangile de Jean et du Livre de la Sagesse, évoquent l'immortalité de l'âme.
Qui a construit la porte principale du Père-Lachaise ?
L'architecte Étienne-Hippolyte Godde, architecte de la Ville de Paris de 1813 à 1830, a conçu le portail monumental inauguré en 1822. Godde a aussi dessiné la chapelle du cimetière (1823). Il est enterré en division 27 du Père-Lachaise.
Pourquoi n'y a-t-il plus de croix sur la porte du Père-Lachaise ?
La loi du 14 novembre 1881 a imposé le retrait des symboles religieux dans les cimetières publics. La croix qui surmontait le linteau a été retirée, ainsi que l'inscription latine du Livre de Job sur les battants. Les citations gravées dans la pierre des pilastres ont été conservées.
Quand la porte du Père-Lachaise a-t-elle été restaurée ?
La Mairie de Paris a restauré la porte principale et les murs attenants en 2021. Les pierres de taille ont été nettoyées, les sculptures consolidées et les battants de bois remis en état. La porte restaurée est conforme à l'état post-1881, sans la croix ni l'inscription de Job.