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La perpétuité a une finPatrimoine

La perpétuité a une fin

Derrière le Monument aux morts de Bartholomé, des galeries souterraines reçoivent depuis 1953 les ossements exhumés des concessions reprises dans les dix-sept cimetières de Paris. Cet ossuaire est le lieu où la perpétuité s'achève — et où des centaines de noms ont rejoint l'oubli.

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Derrière le Monument aux morts d'Albert Bartholomé, inauguré en 1899 au fond de l'avenue principale du Père-Lachaise, un escalier descend vers une porte que le public ne franchit pas. Cette porte ouvre sur l'ossuaire central des cimetières de Paris. Des galeries souterraines s'étendent de part et d'autre du monument, avec deux entrées latérales invisibles depuis l'avenue. À l'intérieur, des cryptes numérotées correspondent chacune à un cimetière parisien : Montmartre, Montparnasse, Belleville, Charonne, Batignolles, Passy, Saint-Vincent, La Villette et neuf autres. Dans ces cryptes, des boîtes à ossements sont alignées sur des étagères de béton. Lorsqu'une crypte est pleine, elle est scellée par une dalle de pierre portant les noms des personnes dont les restes y reposent. L'ossuaire du Père-Lachaise n'est pas un charnier : c'est une archive des morts oubliés, le lieu où aboutit une concession perpétuelle quand plus personne ne vient.

L'ossuaire est le produit d'une loi et d'un paradoxe. La loi du 3 janvier 1924 autorise les communes à reprendre les concessions perpétuelles ou centenaires abandonnées — une mesure rendue nécessaire par la saturation des cimetières après la Première Guerre mondiale. Avant 1924, la perpétuité était absolue : une fois payée, la concession ne pouvait être remise en cause, quel que soit l'état de la tombe. La loi change la règle : si une sépulture est abandonnée depuis plus de trente ans — tombeau effondré, clôture arrachée, végétation envahissante —, la Ville peut engager une procédure de reprise après une enquête de trois ans. Mais que faire des ossements exhumés ? Les décrets du 25 avril 1924, du 18 avril 1931 et du 12 mars 1945 imposent la création d'ossuaires spéciaux pour recevoir les restes à perpétuité. Le paradoxe est là : la perpétuité de la concession est abolie, mais la perpétuité des ossements est garantie. La famille perd son terrain, mais les restes ne sont pas détruits.

Le plus grand ossuaire de Paris se cache derrière le monument le plus photographié du cimetière. Des milliers de visiteurs s'arrêtent devant les figures de bronze de Bartholomé sans savoir ce qui repose de l'autre côté du mur.

Le 21 novembre 1946, un décret autorise la Ville de Paris à créer un ossuaire unique au Père-Lachaise pour l'ensemble des dix-sept cimetières parisiens. Le Conseil municipal, le 29 décembre 1947, vote l'emprunt nécessaire et confie la conception à l'architecte Jules Formigé. L'emplacement est choisi derrière le Monument aux morts de Bartholomé, en plein centre du cimetière — un lieu à la fois monumental et discret, puisque les visiteurs s'arrêtent devant les figures de bronze sans regarder derrière. L'ossuaire est mis en service le 1er janvier 1953. Les premiers reliquaires proviennent de reprises effectuées dans les cimetières de Montmartre et de Montparnasse. Il faut attendre le 10 janvier 1963 — dix ans après l'ouverture — pour que les premières boîtes à ossements issues de reprises du Père-Lachaise lui-même soient placées dans les galeries. Chaque crypte reçoit les restes d'un seul cimetière d'origine, et chaque dalle scellée porte les noms gravés des défunts transférés.

L'APPL — les Amis et Passionnés du Père-Lachaise — a documenté deux cent quarante-six personnalités dont les sépultures ont été reprises et les restes transférés à l'ossuaire ou perdus lors de la reprise. La liste est vertigineuse. Joseph Ignace Guillotin, le médecin dont le nom est resté attaché à la guillotine, a été inhumé au Père-Lachaise le 28 mars 1814 : sa tombe a disparu. Siméon Denis Poisson, le mathématicien qui a donné son nom à la distribution de probabilités, est entré au cimetière le 30 avril 1840 : sa tombe a disparu. Félicité de Lamennais, le prêtre qui voulait réconcilier catholicisme et démocratie, a été inhumé le 1er mars 1854 en fosse commune, conformément à ses dernières volontés. Eileen Gray, l'architecte et décoratrice irlandaise pionnière du mouvement moderne, a été incinérée le 2 novembre 1976 : sa case cinéraire a été reprise en 1998. Philippe Astley, fondateur du cirque moderne, repose quelque part sous les galeries depuis la reprise de sa concession. Peintres, généraux, compositeurs, députés, sculpteurs : la liste de l'APPL est le contre-annuaire du Père-Lachaise, le catalogue de ceux que le cimetière a oubliés.

L'ossuaire n'est pas ouvert au public. Les quelques photographies qui circulent montrent des galeries étroites, un éclairage au néon, des étagères métalliques chargées de boîtes en zinc ou en bois. Les dalles scellées portent des noms que plus personne ne vient lire. Le lieu est fonctionnel, sans ornement, à l'opposé du faste funéraire qui règne à la surface. C'est pourtant le mécanisme qui permet au cimetière de continuer à fonctionner : sans les reprises de concessions abandonnées — entre cent cinquante et trois cents par an —, le Père-Lachaise ne pourrait plus accueillir aucune inhumation. L'ossuaire est la face cachée de la perpétuité : le lieu où l'on comprend que « pour toujours » signifie « tant que quelqu'un se souvient ». Les trois millions de visiteurs annuels passent devant le Monument aux morts de Bartholomé en admirant ses figures de bronze. Aucun panneau ne signale ce qui se trouve derrière.

Pour aller plus loin

Existe-t-il un ossuaire au Père-Lachaise ?

Oui. L'ossuaire central des cimetières de Paris se trouve derrière le Monument aux morts de Bartholomé, au cœur du Père-Lachaise. Mis en service le 1er janvier 1953, des galeries souterraines reçoivent les ossements exhumés des concessions reprises dans les 17 cimetières parisiens.

Lire l'article sur la saturation du Père-Lachaise

Que devient une tombe reprise au Père-Lachaise ?

Les ossements sont exhumés et placés dans des boîtes déposées à l'ossuaire central, dans une crypte correspondant au cimetière d'origine. Lorsqu'une crypte est pleine, une dalle portant les noms des défunts la scelle définitivement. La Ville reprend entre 150 et 300 concessions chaque année.

Voir la tombe de Molière et La Fontaine

Quelles personnalités célèbres ont disparu du Père-Lachaise ?

Joseph Ignace Guillotin (inhumé en 1814), Siméon Denis Poisson (1840), Philippe Astley fondateur du cirque moderne (1814) et l'architecte Eileen Gray (1976) figurent parmi les 246 personnalités dont la sépulture au Père-Lachaise a été reprise ou a disparu.

Parcourir les scientifiques au Père-Lachaise

Peut-on visiter l'ossuaire du Père-Lachaise ?

Non. L'ossuaire central des cimetières de Paris, situé derrière le Monument aux morts de Bartholomé, n'est pas ouvert au public. Les galeries souterraines sont un espace technique géré par le service des reprises de la Ville de Paris, accessible uniquement au personnel du cimetière.

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