Entre 1808 et 1830, au moins neuf guides sont consacrés au Père-Lachaise : voyages sentimentaux, promenades philosophiques, conducteurs illustrés. C'est cette littérature funéraire, sans équivalent au monde, qui a transformé un jardin boudé en nécropole de prestige.
Le Père-Lachaise est le cimetière le plus écrit du monde. Aucune nécropole n'a inspiré autant de guides, de gravures, de lithographies et de récits que cette colline de l'est parisien. Entre 1808 et 1830, au moins neuf ouvrages lui sont consacrés — un rythme d'un guide tous les deux ans, pour un lieu qui ne comptait que six cents tombes à l'ouverture du siècle. Ces publications ne sont pas des annuaires administratifs : ce sont des « voyages sentimentaux », des « promenades philosophiques », des « conducteurs » illustrés de gravures et de plans dépliables. Elles mêlent biographie, poésie, réflexion morale et description topographique. Le genre n'a pas d'équivalent : personne n'écrit de guide sentimental pour le cimetière Montmartre ou le cimetière Montparnasse. Le Père-Lachaise est à la fois un lieu de mémoire et un objet éditorial.
Le premier guide paraît en 1808 : le Voyage pittoresque et sentimental au champ de repos sous Montmartre et à la maison de campagne du Père-Lachaise à Montlouis d'Antoine Caillot, deux cent douze pages d'inscriptions funéraires accompagnées de réflexions sur les défunts. Le cimetière n'a que quatre ans et quelques dizaines de concessions, mais il a déjà son livre. En 1816, Roger père et fils publient Le Champ du repos, ou le Cimetière Mont-Louis, dit du Père de la Chaise — deux volumes, huit cent trente-huit pages au total, avec des planches et des portraits. La même année, C. P. Arnaud fait paraître un Guide du voyageur sentimental, trente-six pages plus modestes, assorties d'un plan. En 1817, année du transfert de Molière et La Fontaine, Arnaud publie un Recueil de tombeaux des quatre cimetières de Paris. Le marché est lancé : chaque éditeur rivalise d'exhaustivité, de planches et de prose mélancolique. Le lecteur bourgeois du XIXe siècle lit le Père-Lachaise comme on lirait un roman : il s'émeut devant les épitaphes, s'instruit devant les biographies, s'attendrit devant les tombes d'enfants.
Neuf guides en vingt ans, des centaines de gravures, des milliers de pages : aucun cimetière au monde n'a engendré une telle bibliothèque funéraire.
Un homme domine cette production : François-Marie Marchant de Beaumont. Entre 1820 et 1828, il publie au moins quatre ouvrages consacrés au Père-Lachaise. Le Conducteur au cimetière de l'Est (1820), quatre cent soixante-cinq pages avec un plan et des gravures, connaît trois éditions augmentées en 1822, 1825 et 1828. Les Vues pittoresques, historiques et morales (1821), cinq cent vingt-six pages, accompagnent le texte de nombreuses gravures de monuments. L'Itinéraire du curieux (1828) propose deux cent cinquante-six pages illustrées. Marchant de Beaumont n'est pas un écrivain : c'est un guide professionnel qui vend la mort comme d'autres vendent des voyages. En 1822, le lithographe anglais Charles Hullmandel publie un album de vingt-quatre vues du cimetière d'après les dessins de John James Chalon — preuve que la nécropole intéresse déjà l'étranger. En 1824, Guillaume Viennet fait paraître une Promenade philosophique où il « juge » deux cent quatre-vingts personnalités enterrées au cimetière. En 1832, l'artiste italien Ferdinando Quaglia grave un Recueil de dessins des principaux monuments — les lithographies les plus précises jamais réalisées des tombes du Père-Lachaise.
Ces publications ne documentent pas seulement le cimetière : elles le remplissent. Le mécanisme est circulaire. Les guides présentent les tombes comme des curiosités ; les lecteurs viennent en promenade ; les familles constatent que le lieu est à la mode ; elles achètent une concession ; le guide suivant ajoute de nouvelles entrées. Roger père et fils publient huit cent trente-huit pages en 1816, alors que le cimetière ne compte que six cents tombes : c'est plus d'une page par tombe. La surabondance éditoriale précède la surabondance funéraire. En 1835, Balzac achève Le Père Goriot par la scène devenue légendaire où Rastignac, debout au sommet du Père-Lachaise, regarde Paris et lance son défi. Le cimetière est alors si célèbre qu'il sert de décor au dénouement du roman le plus lu de la Comédie humaine. À cette date, le Père-Lachaise compte déjà trente-trois mille concessions. La nécropole que les Parisiens refusaient en 1804 est devenue, trente ans plus tard, un symbole littéraire de Paris.
La production éditoriale se poursuit tout au long du XIXe siècle. Benjamin Gastineau publie un Paris historique consacré au cimetière en 1854. Théophile Astrie fait paraître un Guide dans les cimetières de Paris en 1865 — deux cent quatre-vingt-huit pages avec les plans des trois grands cimetières. En 1909, Jules Moiroux, conservateur du Père-Lachaise, publie son Guide illustré, enrichi de photographies et de gravures. L'ouvrage, réédité jusqu'en 1922, est le dernier de la grande tradition des guides funéraires du XIXe siècle — et le plus complet jamais réalisé. Aujourd'hui, la plupart de ces guides anciens sont consultables en ligne sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. Roger père et fils, Marchant de Beaumont, Viennet, Astrie : leurs textes sont toujours là, avec leurs gravures, leurs plans, leur prose un peu désuète. Le visiteur qui ouvre son téléphone devant une tombe du Père-Lachaise fait le même geste que le promeneur de 1820 ouvrant son Conducteur de Marchant de Beaumont : il cherche une histoire derrière la pierre.
Le Voyage pittoresque et sentimental d'Antoine Caillot, publié en 1808, est le premier guide consacré au Père-Lachaise. Le cimetière n'avait que quatre ans et quelques dizaines de concessions. L'ouvrage de 212 pages mêle inscriptions funéraires, réflexions morales et descriptions des premiers monuments.
Le Père-Lachaise était-il une attraction touristique au XIXe siècle ?
Oui. Dès les années 1820, le Père-Lachaise était une destination de promenade pour les Parisiens et les visiteurs étrangers. Le lithographe anglais Hullmandel publia un album de vues du cimetière en 1822. En 1835, Balzac choisit le Père-Lachaise comme décor de la scène finale du Père Goriot.
Combien de guides ont été écrits sur le Père-Lachaise au XIXe siècle ?
Au moins quinze ouvrages dédiés au Père-Lachaise ont été publiés entre 1808 et 1909, sans compter les rééditions. Les auteurs les plus prolifiques sont Marchant de Beaumont (quatre ouvrages entre 1820 et 1828) et Jules Moiroux, conservateur du cimetière, qui publia son Guide illustré en 1909.
Où consulter les anciens plans et guides du Père-Lachaise ?
La plupart des guides anciens du Père-Lachaise sont numérisés et consultables gratuitement sur Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. Le Conducteur de Marchant de Beaumont (1820), les gravures de Quaglia (1832) et le guide Moiroux (1909) sont accessibles en ligne.