En 1810, l'ingénieur des mines Héricart de Thury projette de creuser sous le cimetière un réseau de galeries de quinze mètres de haut pour y installer des tombeaux monumentaux. Le projet avorte. Le seul souterrain réalisé, en 1953, est un ossuaire utilitaire caché derrière le Monument aux morts de Bartholomé.
Sous le Père-Lachaise, il devait y avoir un autre Père-Lachaise. En 1810, l'inspecteur général des carrières Louis-Étienne-François Héricart de Thury propose de creuser sous le cimetière de l'Est un réseau de galeries souterraines de quinze mètres de hauteur et huit mètres de largeur, destinées non pas à entasser des ossements, mais à recevoir des tombeaux monumentaux. Une allée de cyprès en pente douce, longue de deux cents mètres, aurait conduit les cortèges funèbres depuis la surface jusqu'à une chapelle souterraine. De part et d'autre, des familles fortunées auraient fait édifier des sépultures de marbre dans la pénombre des galeries. Le projet n'a jamais été réalisé. Un siècle et demi plus tard, un souterrain a bien été creusé sous le cimetière — mais ce n'est ni un temple ni une cathédrale des morts. C'est un ossuaire utilitaire, mis en service le premier janvier 1953, où des boîtes à ossements s'alignent sur des étagères de béton derrière le Monument aux morts de Bartholomé.
Héricart de Thury n'est pas un rêveur. Vicomte issu d'une vieille noblesse, ingénieur des mines, il est nommé à l'inspection des carrières de Paris en 1809 et prend la direction générale en décembre 1810. Il a déjà transformé les anciennes carrières de la rive gauche en monument funéraire : les Catacombes de Paris, qu'il consolide, décore et ouvre au public. Mais les Catacombes ne sont qu'un ossuaire — un lieu où l'on empile des os anonymes, transférés en vrac depuis les cimetières paroissiaux saturés de la capitale. Héricart de Thury veut autre chose. Son projet pour le Père-Lachaise prévoit un monument sépulcral extérieur comprenant une crypte pour les cérémonies funèbres et une salle de réunion pour les familles. Deux pavillons encadreraient l'entrée de la rampe souterraine : l'un pour le concierge, l'autre pour l'accueil des visiteurs. Les galeries souterraines, de dimensions inédites, auraient rivalisé avec les cryptes des grandes basiliques. L'idée s'inscrit dans un courant né sous le Directoire : en 1799, l'administrateur Jacques Cambry avait proposé d'aménager les carrières de Montmartre en cimetière souterrain que les familles riches auraient orné de marbres et de peintures. Héricart de Thury reprend cette vision et la déplace sous le Père-Lachaise, à une échelle autrement ambitieuse.
Quinze mètres de hauteur, huit de largeur, une allée de cyprès de deux cents mètres : le cimetière souterrain rêvé en 1810 n'a jamais été construit. Celui qui existe est un dépôt de boîtes à ossements éclairé au néon.
Le projet ne survit pas aux réalités du terrain et de la politique. Le cimetière de surface commence à peine à se remplir : au premier janvier 1813, Brongniart ne compte que soixante et onze concessions perpétuelles dispersées sur la colline du Mont-Louis. La pression foncière qui rendra le Père-Lachaise insuffisant ne se manifestera que des décennies plus tard, lorsque les agrandissements successifs — cinq entre 1824 et 1850 — porteront sa superficie de dix-sept à quarante-trois hectares sans résoudre le problème de la saturation. De surcroît, le sous-sol du cimetière ne présente pas les mêmes caractéristiques que les carrières de la rive gauche. Le contexte politique change lui aussi : la chute de l'Empire en 1814 modifie les priorités budgétaires. Héricart de Thury conserve son poste sous la Restauration, mais la Révolution de Juillet 1830 l'écarte du pouvoir en raison de ses convictions royalistes. Son projet de cimetière souterrain monumental reste dans les cartons. À la surface, Brongniart est mort le 6 juin 1813 sans voir achevé son propre plan — la pyramide, le campo santo, les fabriques. Les deux visions contemporaines du Père-Lachaise, l'une aérienne et l'autre souterraine, meurent ensemble. Il ne reste de ces ambitions que les allées courbes et les dénivelés du jardin romantique.
Le sous-sol du Père-Lachaise finit par accueillir des morts, mais sous une forme qu'Héricart de Thury n'aurait pas reconnue. La loi du trois janvier 1924 autorise les communes à reprendre les concessions perpétuelles abandonnées — une nécessité dictée par la saturation des cimetières parisiens après la Première Guerre mondiale. Les ossements exhumés doivent être conservés à perpétuité. Le décret du vingt et un novembre 1946 autorise la Ville de Paris à créer un ossuaire unique, centralisé au Père-Lachaise, pour l'ensemble des dix-sept cimetières de la capitale. Le Conseil municipal vote l'emprunt le vingt-neuf décembre 1947 et confie la conception à l'architecte Jules Formigé. L'emplacement choisi est l'arrière du Monument aux morts d'Albert Bartholomé, inauguré le premier novembre 1899 au fond de l'avenue principale. Deux entrées latérales, invisibles depuis l'allée, donnent accès à des galeries où des cryptes correspondent chacune à un cimetière d'origine. Les restes sont placés dans des boîtes déposées sur des étagères. Lorsqu'une crypte est pleine, une dalle portant les noms gravés des défunts la scelle définitivement. L'ossuaire est mis en service le premier janvier 1953. Les premiers reliquaires proviennent de reprises effectuées à Montmartre et Montparnasse. Il faut attendre le dix janvier 1963 pour que des restes issus du Père-Lachaise lui-même y soient transférés.
Le visiteur qui s'arrête devant le Monument aux morts, en division quatre, regarde les figures de bronze — un couple au seuil de l'au-delà, l'humanité souffrante, un ange soulevant la pierre sépulcrale — sans soupçonner ce qui se trouve de l'autre côté. Le monument dissimule le seul espace souterrain du cimetière, et cet espace ne ressemble en rien au temple funéraire rêvé sous le Premier Empire. Pas de galeries de quinze mètres sous voûte. Pas de cyprès souterrains. Pas de marbres sculptés dans la pénombre. Des couloirs étroits, un éclairage fonctionnel, des étagères métalliques, des boîtes de zinc et de bois. Du projet grandiose de 1810, il ne reste aucune trace matérielle — quelques pages dans la Description des catacombes de Paris, publiée par Héricart de Thury en 1815, et quelques lignes dans ses rapports à la Direction des Mines. Le cimetière fantôme n'a jamais existé que sur le papier. Le Père-Lachaise souterrain qui a fini par voir le jour est l'exact contraire de celui qu'on avait imaginé : non pas un lieu de mémoire grandiose, mais un mécanisme discret qui permet au cimetière de continuer à fonctionner.
Quel était le projet de cimetière souterrain sous le Père-Lachaise en 1810 ?
L'inspecteur des carrières Héricart de Thury proposa de creuser sous le Père-Lachaise des galeries de 15 m de haut et 8 m de large pour y installer des tombeaux monumentaux. Une allée de cyprès de 200 m devait conduire à une chapelle souterraine. Le projet ne fut jamais réalisé.
Existe-t-il un espace souterrain au Père-Lachaise ?
Oui. Un ossuaire central, conçu par l'architecte Jules Formigé, est en service depuis le 1er janvier 1953 derrière le Monument aux morts de Bartholomé. Il reçoit les ossements exhumés des concessions reprises dans les 17 cimetières parisiens. L'ossuaire n'est pas ouvert au public.
Qui était Héricart de Thury, l'homme qui voulait un Père-Lachaise souterrain ?
Louis-Étienne-François Héricart de Thury (1776-1854), vicomte et ingénieur des mines, fut inspecteur général des carrières de Paris de 1810 à 1830. Il aménagea les Catacombes de Paris en ossuaire visitable et publia sa Description des catacombes de Paris en 1815.
Pourquoi y a-t-il un ossuaire derrière le Monument aux morts de Bartholomé ?
Le monument d'Albert Bartholomé, inauguré le 1er novembre 1899 au fond de l'avenue principale, a été choisi en 1947 comme emplacement de l'ossuaire central de Paris. Les galeries souterraines s'ouvrent de chaque côté par deux entrées latérales invisibles pour les visiteurs.