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Le jour où Molière sauva le Père-LachaiseHistoire

Le jour où Molière sauva le Père-Lachaise

En mars 1817, la mairie de Paris organise le transfert des dépouilles présumées de Molière, La Fontaine, Héloïse et Abélard au cimetière de l'Est. L'opération de réclame est un triomphe : treize ans après une ouverture désertée, le Père-Lachaise devient le lieu où il faut reposer.

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En division 25, au croisement du chemin Molière et du chemin La Fontaine, deux tombeaux se font face. L'un porte le nom du dramaturge, l'autre celui du fabuliste. Les deux hommes, morts à vingt-deux ans d'écart — Molière en 1673, La Fontaine en 1695 —, n'avaient jamais reposé côte à côte de leur vivant posthume. C'est la Ville de Paris qui les a réunis ici le 6 mars 1817, dans la plus audacieuse opération de réclame de l'histoire funéraire française. Huit mois plus tard, le 6 novembre, un monument néo-gothique accueillait les restes d'Héloïse et Abélard, les amants légendaires du XIIe siècle. Le résultat dépassa toutes les espérances : en treize ans, le cimetière passa de six cent trente-cinq inhumations à trente-trois mille concessions. Mais les os sous les pierres ne sont probablement pas ceux que l'on croit.

Quand le Père-Lachaise ouvre le 21 mai 1804, c'est un fiasco. Treize tombes la première année. Quarante-quatre en 1805. Quarante-neuf en 1806. La colline est trop loin de la ville, trop isolée, trop neuve : ni église, ni clocher, ni tradition paroissiale. Les Parisiens préfèrent les cimetières qu'ils connaissent. Le préfet Frochot a beau créer la concession à perpétuité en 1805 et obtenir le transfert de quelques dépouilles sous l'Empire — dont celle de Louise de Lorraine en 1806 sur ordre de Napoléon —, le cimetière reste boudé. Lorsque Frochot est mis en retraite après l'affaire Malet en 1812, son successeur Chabrol de Volvic hérite d'un site qui peine à convaincre. En 1815, après dix ans d'existence, le cimetière ne compte que six cent trente-cinq inhumations. Il faut un coup d'éclat.

En 1815, après dix ans d'existence, le cimetière ne compte que six cent trente-cinq inhumations. Les Parisiens refusent cette colline lointaine, sans église ni tradition.

L'idée est simple : amener les illustres morts au cimetière puisque les vivants ne viennent pas. Le 6 mars 1817, les cercueils attribués à Molière et à La Fontaine quittent le musée des Monuments français d'Alexandre Lenoir, rue des Petits-Augustins, après une messe à l'église Saint-Germain-des-Prés. Deux sarcophages sont disposés en division 25, de part et d'autre d'un chemin. La Fontaine reçoit une stèle de pierre surmontée de son buste ; Molière, un tombeau orné de masques de théâtre. Le 6 novembre, c'est au tour d'Héloïse et Abélard. Lenoir a lui-même conçu leur monument néo-gothique, assemblé à partir de fragments médiévaux récupérés à la chapelle du Paraclet et à l'abbaye de Saint-Denis. La même année, les restes de Beaumarchais, initialement inhumé en 1799 dans un enclos de sa propriété, sont transférés au Père-Lachaise. Les premiers guides touristiques paraissent : « Le champ du repos » de Roger père et fils en 1816, le « Guide du visiteur sentimental » de C.P. Arnaud en 1817.

Le problème, c'est que les cercueils ne contiennent probablement pas les restes annoncés. Molière meurt le 17 février 1673 rue de Richelieu. Excommunié parce que comédien, il n'a droit à aucune sépulture religieuse. Louis XIV intervient personnellement : Molière est enterré de nuit, sans pompe, au cimetière Saint-Joseph, rattaché à la paroisse Saint-Eustache. Mais dans quelle tombe exactement ? Les registres paroissiaux évoquent un second déplacement vers le carré des suicidés et des enfants mort-nés, la partie non consacrée. En juillet 1792, le père Fleury, vicaire de Saint-Eustache, exhume des ossements de ce carré non consacré. Il ouvre aussi la tombe voisine, qu'il attribue à La Fontaine. Or, les archives confirment que le fabuliste a été inhumé en 1695 au cimetière des Innocents — jamais à Saint-Joseph. Les restes exposés dans la chapelle Saint-Joseph sont ensuite manipulés : les cercueils sont ouverts, des curieux prélèvent des reliques, les ossements sont peut-être intervertis. Molière et La Fontaine reposent très vraisemblablement dans les catacombes, mêlés aux milliers d'ossements anonymes transférés des Innocents et de Saint-Joseph lors de leur fermeture.

Qu'importe l'authenticité : l'opération est un triomphe. Dans les années qui suivent, deux mille monuments funéraires sont érigés. Les concessions perpétuelles passent de huit cent trente-trois en 1812 à trente-trois mille en 1830. La restitution du Panthéon au culte catholique en 1821 achève de détourner les célébrités vers le Père-Lachaise : maréchaux, académiciens, artistes se pressent sur la colline. Le cimetière boudé est devenu le lieu le plus couru de Paris. Aujourd'hui, les tombes de Molière et La Fontaine, classées monuments historiques le 14 novembre 1983, restent parmi les plus visitées du cimetière. Les fleurs y sont régulièrement déposées. Les guides touristiques les signalent comme des incontournables. Le premier coup de pub de l'histoire funéraire française fonctionne encore — deux siècles après, et malgré le fait que les deux sarcophages de la division 25 sont, selon toute vraisemblance, des cénotaphes.

Pour aller plus loin

Pourquoi Molière et La Fontaine sont-ils enterrés au Père-Lachaise ?

La Ville de Paris a transféré leurs dépouilles présumées le 6 mars 1817 pour relancer un cimetière boudé depuis son ouverture en 1804. Les restes avaient été conservés au musée des Monuments français d'Alexandre Lenoir depuis 1799.

Voir la tombe de Molière et La Fontaine

Les vrais restes de Molière sont-ils au Père-Lachaise ?

Probablement pas. Les ossements exhumés en 1792 du cimetière Saint-Joseph sont d'authenticité douteuse. Quant à La Fontaine, les archives confirment qu'il a été inhumé aux Innocents en 1695, jamais à Saint-Joseph. Les vrais restes se trouvent sans doute dans les catacombes.

Lire la grande histoire du Père-Lachaise

Qui a organisé le transfert des tombes célèbres au Père-Lachaise en 1817 ?

La mairie de Paris, sous l'autorité du préfet Chabrol de Volvic, successeur de Nicolas Frochot. Alexandre Lenoir, créateur du musée des Monuments français, a conçu le monument néo-gothique d'Héloïse et Abélard à partir de fragments médiévaux.

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Comment le Père-Lachaise est-il devenu populaire ?

Par une opération de communication en 1817 : le transfert de dépouilles célèbres (Molière, La Fontaine, Héloïse et Abélard). Le cimetière est passé de 635 inhumations en 1815 à 33 000 concessions en 1830. La restitution du Panthéon au culte catholique en 1821 a aussi redirigé les célébrités vers le Père-Lachaise.

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