HistoireLa première inhumation
1804 : l'enfant des lilas, premier souffle du Père-Lachaise.
Histoire1804 : l'enfant des lilas, premier souffle du Père-Lachaise.
C'est une silhouette minuscule qui, ce matin-là, ouvre la marche de l'histoire. Nous sommes le 1er juin 1804 — ou le quinze prairial de l'an XII pour les nostalgiques du calendrier révolutionnaire — lorsqu'une petite fille nommée Adélaïde est portée en terre sur une colline de l'est parisien, un lieu dont le nom n'évoque encore rien à personne. Le cimetière du Père-Lachaise a ouvert ses grilles quelques jours plus tôt, le 21 mai, mais il n'est alors qu'un jardin fantôme, dépourvu d'allées pavées, de monuments ou de visiteurs. Rien n'y subsiste qu'un ancien parc jésuite reconverti à la hâte en nécropole, où les tilleuls et les marronniers balancent leurs branches au-dessus d'une terre vierge de toute sépulture.
C'est ainsi qu'Adélaïde Marie Antoinette Paillard de Villeneuve, fauchée à l'âge tendre où l'on commence à peine à déchiffrer les lettres du monde, devient pour l'éternité la toute première résidente de cette cité des morts. Fille d'un modeste sonneur de cloches du faubourg Saint-Antoine, elle n'appartient pas à cette lignée d'hommes qui s'offrent l'immortalité dans le marbre. On lui octroie donc une concession temporaire, tout au sommet de ce qui deviendra la soixantième division, à l'ombre discrète des fosses communes. Bien plus tard, le conservateur Jules Moiroux notera cette phrase empreinte d'une mélancolie sobre : « La sépulture n'existe plus ». Celle qui inaugura le cimetière le plus célèbre au monde n'y laissa, semble-t-il, aucune trace visible.
Le Père-Lachaise commence son récit par un effacement : celui d'une enfant que deux siècles de silence n'ont pu gommer.
Pourtant, le destin de cette famille offre un saisissant contraste. Tandis que la sépulture de l'enfant s'efface peu à peu sous les herbes folles, son frère cadet embrasse une carrière éclatante d'avocat, défendant des figures aussi illustres qu'Alphonse Karr ou Victor Hugo. Par une ironie dont seul le temps a le secret, il finit par acquérir une chapelle perpétuelle dans la quarante-deuxième division du même cimetière, récemment restaurée. Ainsi, les Paillard de Villeneuve reviennent s'ancrer dans la pierre, là même où leur aînée s'était dissoute dans l'oubli.
Les registres donnent la mesure exacte de ce désamour. En 1804, le cimetière ne compte que treize concessions ; quarante-quatre l'année suivante, quarante-neuf en 1806, soixante-deux en 1807. Napoléon lui-même s'en mêle, ordonnant en 1806 le transfert des restes de Louise de Lorraine, épouse d'Henri III, et de l'amiral Bruix — les premiers hôtes illustres d'une colline qui n'en demandait pas tant. La greffe prend lentement : huit cent trente-trois concessions en 1812, puis, après les grands transferts de 1817, l'avalanche — trente-trois mille tombes en 1830. Le cimetière que Paris boudait était devenu son miroir le plus recherché.
Il est difficile d'imaginer qu'en ce printemps 1804, le Père-Lachaise peine à séduire les Parisiens, qui le jugent trop lointain, trop champêtre, et lui préfèrent l'insalubrité familière des vieilles paroisses. Il faudra des stratagèmes spectaculaires et le transfert des cendres de Molière, de La Fontaine, ou des amants éternels Héloïse et Abélard, pour que la bourgeoisie accepte enfin d'y acheter son repos. Mais avant les poètes et les amants, la terre a d'abord accueilli la fille d'un sonneur de cloches. Le Père-Lachaise commence son récit par un effacement : celui d'une enfant que deux siècles de silence n'ont pu totalement gommer, puisque son nom demeure, immuable et intact, sur le tout premier registre d'entrée de la nécropole.
Adélaïde Marie Antoinette Paillard de Villeneuve, une fillette de cinq ans, fille d'un sonneur de cloches du faubourg Saint-Antoine. Elle est inhumée le 1er juin 1804, onze jours après l'ouverture du cimetière.
Voir toutes les tombesNon, elle a disparu. Sa famille n'avait pris qu'une concession temporaire, en division 60 : la sépulture a été relevée depuis longtemps et rien ne signale aujourd'hui l'emplacement de la première tombe du Père-Lachaise.
Préparer votre visiteParce qu'il était jugé trop loin du centre et trop champêtre : les Parisiens se méfiaient de cette colline plantée à la lisière de la ville. Le cimetière ne comptait que treize concessions à la fin de l'année 1804.
Qui était le Père Lachaise ?Par un coup de génie publicitaire : en 1817, l'administration y transfère en grande pompe Molière et La Fontaine, puis Héloïse et Abélard. L'effet est immédiat — de 833 concessions en 1812, on passe à 33 000 en 1830.
Le tombeau d'Héloïse et Abélard