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L'homme qui conservait les mortsSociété

L'homme qui conservait les morts

En 1837, le chimiste Jean-Nicolas Gannal brevète un procédé d'embaumement par injection artérielle qui révolutionne la conservation des corps. Plus de deux mille cinq cents personnes sont embaumées par son atelier en vingt ans — dont beaucoup reposent au Père-Lachaise.

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Au XIXe siècle, les familles bourgeoises qui faisaient construire des chapelles funéraires au Père-Lachaise avaient un problème que les dalles de granit d'aujourd'hui n'ont plus : le corps. Avant la mise en terre, le défunt devait être veillé pendant plusieurs jours, exposé dans un salon, visité par les proches, photographié parfois. Or un corps se décompose. En été, la dégradation commence en quelques heures. Les parfums, les draps, les fleurs ne masquent rien. Pour que le mort reste présentable, il fallait un embaumeur — et dans le Paris des années 1840, l'embaumeur, c'est Jean-Nicolas Gannal. Un ancien pharmacien militaire, ancien assistant de Gay-Lussac à l'École polytechnique, devenu chimiste industriel, qui a mis au point un procédé de conservation des corps si efficace qu'il sera copié dans le monde entier pendant un siècle.

Gannal naît à Sarrelouis le 27 juillet 1791. Il sert dans les armées napoléoniennes de 1808 à 1812, est fait prisonnier par les Russes, s'évade, est recapturé sept fois en dix-huit mois. Après la chute de l'Empire, il rejoint le laboratoire de chimie de l'École polytechnique, où il travaille sous la direction de Gay-Lussac et de Thénard. Puis il se lance dans l'industrie chimique : raffinage du borax, fabrication de colle et de gélatine, fabrication de blanc de céruse. En 1835, il découvre l'efficacité des sels d'aluminium pour conserver les pièces anatomiques. Deux ans plus tard, le 11 août 1837, il obtient un brevet pour un procédé d'embaumement par injection artérielle. La méthode est simple et ne nécessite aucune mutilation : Gannal incise la carotide, introduit une canule et injecte quatre à cinq litres d'une solution d'eau distillée et de sulfate d'alumine. Le corps devient rigide, imputrescible, présentable. La révolution est totale : l'embaumement, jusque-là réservé aux rois et aux saints, est désormais accessible à toute famille qui en a les moyens.

Le succès est immédiat. En vingt ans, l'atelier Gannal embaume plus de deux mille cinq cents personnes — des notables, des bourgeois, des artistes, des militaires. Le brevet est licencié dans toute la France, puis à Nice, Londres, Saint-Pétersbourg, La Nouvelle-Orléans, Constantinople, La Havane, l'île Maurice. En 1838, Gannal publie son « Histoire des embaumements et de la préparation des pièces d'anatomie normale », traduit en anglais dès 1840. Le livre traverse l'Atlantique : le docteur Thomas Holmes, de New York, adapte le procédé Gannal et l'applique pendant la guerre de Sécession aux soldats de l'Union que leurs familles veulent rapatrier — c'est l'acte fondateur de l'embaumement moderne aux États-Unis. Mais le succès de Gannal se heurte au corps médical. En 1845, l'Académie de médecine organise un concours entre embaumeurs : Gannal est disqualifié lorsqu'on découvre que sa formule contient de l'arsenic, substance toxique qui sera interdite dans les embaumements par ordonnance en 1846.

Gannal incisait la carotide, introduisait une canule et injectait quatre à cinq litres d'une solution d'eau distillée, de sulfate d'alumine et d'arsenic. Le corps devenait imputrescible. La famille pouvait le veiller aussi longtemps qu'elle le souhaitait.

La disqualification ne met pas fin à l'entreprise. Gannal reformule son procédé sans arsenic, et son fils puis son petit-fils poursuivent l'activité jusqu'au début du XXe siècle. Les registres de la maison Gannal montrent que le procédé a été utilisé pour embaumer les corps d'Hortense Schneider, la cantatrice, d'Anna de Noailles, la poétesse, du président Paul Doumer, assassiné en 1932, et du maréchal Joffre, mort en 1931. Gannal lui-même meurt le 13 janvier 1852 à Paris, au 6 rue de Seine, et repose au cimetière du Montparnasse — pas au Père-Lachaise. Mais des centaines de corps embaumés par son atelier ou par ses successeurs reposent dans les chapelles et les caveaux du Père-Lachaise. Quand le visiteur passe devant une chapelle verrouillée des divisions anciennes, il ne voit que la pierre. En dessous, dans un caveau que personne n'ouvrira plus, un corps préparé par le procédé Gannal attend peut-être depuis un siècle et demi.

L'embaumement par injection artérielle, inventé par Gannal en 1837, est devenu la thanatopraxie moderne. La technique a évolué — les formulations chimiques ont changé, le formol a remplacé les sels d'aluminium, puis d'autres solutions l'ont remplacé à leur tour —, mais le principe reste le même : injecter un liquide conservateur dans le réseau artériel pour ralentir la décomposition. En France, la thanatopraxie n'a été réglementée qu'en 1998. Au Père-Lachaise, où les premières inhumations datent de 1804, des corps ont été embaumés bien avant que le mot « thanatopraxie » n'existe. Le cimetière conserve ainsi, sous ses stèles et dans ses chapelles, non seulement la mémoire des morts, mais parfois les morts eux-mêmes — conservés par un procédé que Gannal a mis au point dans un laboratoire de chimie, il y a presque deux siècles.

Pour aller plus loin

Qui a inventé l'embaumement moderne ?

Jean-Nicolas Gannal (1791-1852), chimiste et ancien pharmacien militaire, a breveté en 1837 un procédé d'embaumement par injection artérielle qui a révolutionné la conservation des corps. La technique a été adoptée dans toute l'Europe et aux États-Unis pendant la guerre de Sécession.

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Comment embaumait-on les morts au XIXe siècle à Paris ?

Le procédé Gannal, breveté en 1837, consistait à inciser la carotide et à injecter 4 à 5 litres d'une solution d'eau distillée et de sulfate d'alumine. Le corps devenait imputrescible, ce qui permettait aux familles de veiller le défunt plusieurs jours avant les obsèques.

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Les corps enterrés au Père-Lachaise ont-ils été embaumés ?

Certains oui. Au XIXe siècle, les familles bourgeoises faisaient embaumer leurs défunts par la maison Gannal ou par des concurrents avant la mise en terre. Des centaines de corps embaumés reposent dans les caveaux et les chapelles du Père-Lachaise.

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Qu'est-ce que la thanatopraxie ?

La thanatopraxie est la technique moderne de conservation des corps par injection d'un liquide conservateur dans le réseau artériel. Le principe a été inventé par le chimiste Jean-Nicolas Gannal en 1837. En France, la thanatopraxie n'a été réglementée qu'en 1998.

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