Retour aux articles
Les morts sans tombePatrimoine

Les morts sans tombe

Le long de l'avenue Circulaire, une quinzaine de monuments érigés entre 1946 et 2017 commémorent les victimes des camps nazis. Le Père-Lachaise, cimetière conçu pour accueillir des corps, est devenu le lieu de mémoire de ceux qui n'ont jamais eu de sépulture.

Acheter
l'audio guide
à partir de6,99 €

À l'extrémité est du Père-Lachaise, le long de l'avenue Circulaire qui borde le mur d'enceinte, une quinzaine de sculptures s'alignent sur quelques centaines de mètres. Aucune ne ressemble aux tombes qui les entourent. Certaines sont en bronze, d'autres en pierre volcanique, d'autres en granit noir. Deux mains géantes enlacées émergent d'un amas de roches — c'est le monument de Ravensbrück. Une silhouette spectrale se dégage d'un bloc de lave — c'est le monument d'Auschwitz-Birkenau. Un bronze dressé rappelle le Vercors — c'est le monument de Buchenwald-Dora. Chaque sculpture porte le nom d'un camp de concentration ou d'extermination : Mauthausen, Sachsenhausen, Dachau, Neuengamme, Natzweiler-Struthof, Flossenbürg, Bergen-Belsen. Aucun corps ne repose sous ces monuments. Ce sont des cénotaphes, au sens strict : des tombeaux vides dressés pour des morts sans sépulture, dans un cimetière bâti pour accueillir des corps.

Après 1945, la question se pose : où commémorer les déportés ? Pas de corps à inhumer, pas de fosse à localiser, pas de restes à transférer. Les morts des camps ont été brûlés, enfouis dans des charniers ou dispersés en cendres. Les survivants qui reviennent en France n'ont aucun lieu où se recueillir. Le Père-Lachaise s'impose pour une raison géographique et symbolique. Le cimetière abrite déjà le Mur des Fédérés, lieu de mémoire des victimes de la Commune de 1871. L'avenue Circulaire, qui longe le mur d'enceinte est, est déjà un espace de commémoration politique et sociale. Les premières amicales de déportés choisissent ce même secteur pour y ériger leurs monuments. Le geste est paradoxal : dans un cimetière saturé où chaque mètre carré de concession est disputé, on installe des monuments pour des absents. Mais c'est précisément cette absence qui justifie le lieu — le cimetière devient le substitut de la tombe que les victimes n'ont jamais eue.

Aucun corps ne repose sous ces monuments. Ce sont des cénotaphes — des tombeaux vides — dressés pour des centaines de milliers de morts dont les cendres ont été dispersées dans les fours ou dans la terre de Pologne, d'Allemagne et d'Autriche.

Le premier monument est érigé en 1946, un an après la Libération. Les suivants s'échelonnent sur sept décennies, jusqu'en 2017. Chacun est l'œuvre d'un artiste différent, financé par une amicale de déportés ou une association mémorielle. Le monument de Ravensbrück, inauguré en 1951, est l'œuvre du sculpteur Edouard Morlaix : deux mains gigantesques, liées et disproportionnées, émergent d'un amas de pierres — un hommage à la solidarité des femmes du camp. Le monument d'Auschwitz-Birkenau, conçu par Françoise Salmon, ancienne résistante et déportée, est un bloc de pierre volcanique d'où surgit une figure spectrale à la tête surdimensionnée. Le monument de Buchenwald-Dora, bronze du sculpteur Louis Bancel, ancien du Vercors, a été inauguré le 5 avril 1964. À ces grands monuments s'ajoutent des stèles plus modestes : Nacht und Nebel, le Convoi 73, les enfants juifs assassinés entre 1942 et 1945. L'ensemble est hétérogène par choix — chaque amicale a voulu son propre monument, sa propre forme, son propre deuil.

La Ville de Paris et le site paris.fr décrivent cet ensemble comme « un ensemble commémoratif syncrétique, unique en France ». Il est unique parce qu'il rassemble, dans un même espace, la mémoire de la Commune, de l'antifascisme, de la Résistance et de la Déportation. La continuité est géographique — tout se passe le long du mur d'enceinte est, entre la division 76 et la division 97 — et chronologique : des fusillés de 1871 aux déportés de 1945. En 2018, la Ville a ajouté un mémorial aux quatre-vingt-quatorze mille quatre cent quinze morts et huit mille disparus parisiens de la Grande Guerre, installé à l'horizontale sur le mur d'enceinte extérieur, boulevard de Ménilmontant. Le Père-Lachaise est devenu le principal lieu de mémoire de la Ville de Paris — un rôle que ni Frochot ni Brongniart n'avaient prévu quand ils dessinaient un jardin anglais pour les morts de la bourgeoisie.

Chaque dernier dimanche de novembre, les amicales de déportés et les associations mémorielles organisent un dépôt de gerbes au pied de chaque monument. Les cortèges longent l'avenue Circulaire, s'arrêtent devant chaque sculpture, déposent une couronne de fleurs et observent une minute de silence. Le rituel est le même depuis plus de soixante-dix ans. Les survivants ont presque tous disparu — les derniers déportés encore en vie ont plus de quatre-vingt-quinze ans —, mais les enfants et les petits-enfants perpétuent le geste. Le visiteur qui emprunte l'avenue Circulaire un jour ordinaire passe devant ces monuments sans guide, sans panneau explicatif, sans contexte. Les mains de Ravensbrück, la figure d'Auschwitz, le bronze de Buchenwald se fondent dans le paysage funéraire du cimetière. C'est un lieu de mémoire qui ne s'affiche pas — et c'est peut-être ce qui le rend si puissant : au Père-Lachaise, les morts des camps reposent parmi les autres morts, sans hiérarchie, sans barrière, sans distinction.

Pour aller plus loin

Quels camps de concentration sont commémorés au Père-Lachaise ?

Auschwitz-Birkenau, Buna-Monowitz, Buchenwald-Dora, Ravensbrück, Mauthausen, Sachsenhausen, Dachau, Neuengamme, Natzweiler-Struthof, Flossenbürg et Bergen-Belsen sont commémorés par des monuments le long de l'avenue Circulaire du Père-Lachaise, auxquels s'ajoutent des stèles pour Nacht und Nebel et le Convoi 73.

Lire l'article sur la Semaine sanglante de 1871

Où se trouvent les monuments de la Déportation au Père-Lachaise ?

Les monuments de la Déportation sont alignés le long de l'avenue Circulaire, dans la partie est du Père-Lachaise, entre les divisions 76 et 97. Cet espace prolonge le Mur des Fédérés et forme un ensemble commémoratif unique en France, mêlant mémoire de la Commune et de la Déportation.

Voir le Mur des Fédérés

Y a-t-il un mémorial de la Première Guerre mondiale au Père-Lachaise ?

Oui. Le 11 novembre 2018, la Ville de Paris a inauguré un mémorial aux 94 415 morts et 8 000 disparus parisiens de 1914-1918, installé sur le mur d'enceinte extérieur du cimetière, boulevard de Ménilmontant. Les noms y sont gravés sur des plaques disposées à l'horizontale.

Parcourir les figures politiques au Père-Lachaise

Pourquoi les monuments de la Déportation sont-ils au Père-Lachaise ?

Les victimes des camps nazis n'ont pas de sépulture : leurs corps ont été brûlés ou enfouis en charniers. Le Père-Lachaise, qui abritait déjà le Mur des Fédérés et des monuments antifascistes, est devenu après 1945 le lieu où Paris commémore ses morts sans tombe.

En savoir plus sur le Père-Lachaise
Précédent Suivant