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Cent vingt-six noms et un cinématographeHistoire

Cent vingt-six noms et un cinématographe

Le 4 mai 1897, l'incendie du Bazar de la Charité, rue Jean-Goujon, tue cent vingt-six personnes — surtout des femmes de l'aristocratie parisienne. Un monument aux victimes non identifiées se dresse en division 92 du Père-Lachaise, et la catastrophe invente l'odontologie médico-légale.

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Le 4 mai 1897, dans l'après-midi, environ mille deux cents personnes se pressent dans un vaste hangar de bois situé rue Jean-Goujon, dans le VIIIe arrondissement, pour la vente annuelle du Bazar de la Charité. L'assistance est composée essentiellement de femmes de la haute société parisienne, venues acheter des objets au profit des œuvres catholiques. Le hangar, décoré en « rue médiévale reconstituée » avec des décors de carton-pâte et de papier, abrite une attraction nouvelle : le cinématographe. Le projectionniste, installé dans un espace trop étroit, utilise une lampe à éther pour alimenter le projecteur. Lors d'un changement de bobine, dans la semi-obscurité, un assistant gratte une allumette à proximité du bidon d'éther ouvert. L'éther s'enflamme, communique le feu à la pellicule et aux décors. En quelques minutes, le hangar est un brasier. Cent vingt-six personnes meurent — dont la duchesse d'Alençon, sœur de l'impératrice Sissi d'Autriche.

La vitesse de l'incendie ne laisse aucune chance. Les décors de carton-pâte et de toile flambent instantanément. Le velum du hangar s'effondre en quelques secondes. La panique est totale. La presse de l'époque stigmatise la « lâcheté » et la « veulerie » des hommes du monde, qualifiés de « chevaliers de la pétoche » et de « marquis d'Escampette » : des témoignages affirment que des hommes ont frappé à coups de canne les femmes et les enfants qui tentaient de sortir. Les sauveteurs, arrivés de l'extérieur, assistent impuissants à la catastrophe. Le lendemain, on retire des décombres entre cent vingt et cent cinquante corps carbonisés. La duchesse d'Alençon, Sophie-Charlotte en Bavière, qui présidait un comptoir de vente, est identifiée par le dentiste de la duchesse grâce à des obturations en or — le premier cas documenté d'identification par odontologie médico-légale.

Le projectionniste, gêné par l'obscurité, a gratté une allumette à côté du bidon d'éther qui alimentait la lampe du cinématographe. L'éther s'est enflammé. En quelques minutes, le hangar de bois et de carton-pâte était un brasier.

L'identification des corps est un cauchemar. Les victimes sont calcinées au point d'être méconnaissables. Les familles défilent au Palais de l'Industrie, transformé en morgue provisoire, pour tenter de reconnaître un bijou, un vêtement, une dentition. L'identification de la duchesse d'Alençon par le docteur Davenport, dentiste américain établi à Paris, marque la naissance de l'odontologie médico-légale : les spécialistes datent du 4 mai 1897 l'acte fondateur de cette discipline. Les funérailles nationales ont lieu le 8 mai à Notre-Dame, en présence du président Félix Faure. Le duc d'Aumale, fils de Louis-Philippe, meurt d'une crise cardiaque le 7 mai 1897, après avoir achevé une vingtaine de lettres de condoléances aux familles des victimes. Plusieurs corps restent non identifiés.

L'incendie du Bazar de la Charité a des conséquences techniques et sociales considérables. Le cinématographe, accusé d'avoir causé la catastrophe, subit un discrédit immédiat qui freine la popularité du spectacle naissant. Des améliorations techniques sont imposées : la bobine réceptrice devient obligatoire, les cabines de projection doivent être ignifugées, l'éther est interdit comme combustible. Les normes de sécurité dans les lieux de spectacle sont renforcées. Socialement, la catastrophe frappe l'aristocratie catholique parisienne au cœur : les familles les plus anciennes — Maillé, d'Uzès, Bonneval, du Plessis — comptent des victimes. La chapelle Notre-Dame-de-Consolation, construite en 1900 par Albert Guilbert sur l'emplacement du sinistre, rue Jean-Goujon, abrite un mémorial permanent.

Au Père-Lachaise, un monument se dresse en division 92, élevé par la Ville de Paris sur une concession perpétuelle gratuite octroyée par arrêté préfectoral du 28 février 1899. L'inscription est simple : « Aux victimes non reconnues de l'incendie du Bazar de la Charité, 4 mai 1897. La ville de Paris. » Le monument abrite les restes des victimes dont l'identité n'a jamais pu être établie. D'autres victimes identifiées reposent dans des sépultures familiales dispersées dans le cimetière. La duchesse d'Alençon, elle, est enterrée à Dreux, dans la chapelle royale. De l'événement, il reste au Père-Lachaise ce monument sobre en division 92, la chapelle Notre-Dame-de-Consolation rue Jean-Goujon — et l'invention d'une discipline scientifique, l'odontologie médico-légale, née du besoin de nommer les morts quand les visages avaient disparu.

Pour aller plus loin

Qu'est-ce que l'incendie du Bazar de la Charité ?

L'incendie du Bazar de la Charité, le 4 mai 1897, a détruit un hangar de bois rue Jean-Goujon (Paris VIIIe) lors d'une vente de bienfaisance. Le feu, causé par l'inflammation d'éther du cinématographe, a tué 126 personnes, surtout des femmes de l'aristocratie parisienne.

Lire l'article sur l'épidémie de choléra de 1832

Y a-t-il un monument au Bazar de la Charité au Père-Lachaise ?

Oui. Un monument aux victimes non identifiées de l'incendie du Bazar de la Charité se dresse en division 92 du Père-Lachaise, élevé par la Ville de Paris en 1899. Les victimes identifiées reposent dans des sépultures familiales dispersées dans le cimetière.

Voir la tombe de Victor Noir (même division 92)

Comment l'odontologie médico-légale est-elle née ?

Le 4 mai 1897, la duchesse d'Alençon, calcinée dans l'incendie du Bazar de la Charité, a été identifiée grâce à des obturations dentaires en or par le dentiste Davenport. Les spécialistes datent de cette identification la naissance de l'odontologie médico-légale.

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La duchesse d'Alençon est-elle enterrée au Père-Lachaise ?

Non. La duchesse d'Alençon, Sophie-Charlotte en Bavière, morte dans l'incendie du Bazar de la Charité le 4 mai 1897, est enterrée à Dreux, dans la chapelle royale. Au Père-Lachaise, le monument en division 92 abrite les restes des victimes non identifiées.

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