Paul-Albert Bartholomé était peintre. Le jour où la sculpture le posséda, il brûla ses toiles en plein champ. Douze ans plus tard, le 1er novembre 1899, quatre-vingt-dix-huit mille personnes découvraient son Monument aux morts au Père-Lachaise.
Au bout de l'avenue principale du Père-Lachaise, en division 4, une falaise de pierre blanche barre le regard. Deux ailes de calcaire encadrent une porte sombre ouverte sur le néant. De part et d'autre, une vingtaine de figures de dimensions surhumaines se lamentent, prient, se consolent ou détournent le visage. Une fillette à genoux joint les mains. Un homme, debout, cache sa tête dans ses mains. Une mère, courbée par le chagrin, oublie l'enfant qu'elle porte. En dessous, une figure mystérieuse soulève une dalle de tombeau, et un couple ressuscité — l'homme et la femme, rajeunis, appuyés l'un sur l'autre — s'avance vers la porte béante. Ce Monument aux morts, inauguré le 1er novembre 1899, est la plus grande sculpture du Père-Lachaise. C'est aussi la moins comprise. Les visiteurs passent devant en la prenant pour un décor architectural. Elle est en réalité l'œuvre d'un seul homme, un ancien peintre devenu sculpteur par le deuil.
Paul-Albert Bartholomé naît en 1848 à Thiverval, dans les Yvelines. Il est peintre — un bon peintre, remarqué par Huysmans pour ses scènes de vagabonds parisiens et de fillettes jouant dans les cours de récréation. Mais la mort de sa femme le brise. Il se tourne vers la sculpture avec l'obsession d'un homme qui cherche dans la matière ce que les mots ne peuvent pas dire. Son ami Edgar Degas l'encourage. Un jour, Bartholomé charge la plus grande partie de ses tableaux dans une charrette, les emmène hors de Paris et les brûle en plein champ. La rupture est totale. Pendant douze ans, de 1887 à 1899, il travaille à une seule œuvre : un monument dédié à tous les morts, sans distinction de religion, de rang ou d'époque. Pas un monument commémoratif, pas un hommage à un général ou à un poète — un monument à la mort elle-même, à la douleur des vivants et à l'espérance d'un au-delà.
L'ampleur du chantier défie l'imagination. Bartholomé modèle plus d'une centaine de figures en terre glaise avant d'en retenir une vingtaine. Chacune est exposée séparément aux Salons du Champ-de-Mars, ajustée, déplacée, reprise. Puis vient la taille dans la pierre. Bartholomé se fait carrier : il explore les carrières de l'Est et de Bourgogne pour trouver les blocs les plus purs. Quand un bloc est dégrossi et qu'un filon de minerai ou un trou apparaît, il recommence. Quatre mille quatre cents journées de travail, douze à quatorze heures par jour, souvent à la lampe — le Figaro du 31 octobre 1899 rapporte que pendant quatre ans, Bartholomé n'a pas dormi dans un lit, se contentant de cinq à six heures de sommeil dans un fauteuil. Pendant ce temps, il doit convaincre la Ville et l'État d'accepter un monument sans précédent — ni religieux ni militaire, dédié à aucun mort en particulier. On lui propose de l'installer derrière le Trocadéro. Bartholomé refuse. Il menace de détruire l'œuvre plutôt que de la voir mal placée.
Quatre mille quatre cents journées de douze à quatorze heures, souvent à la lampe. Pendant quatre ans, Bartholomé n'a pas dormi dans un lit — il se contentait de cinq à six heures de sommeil dans un fauteuil, au milieu de son atelier.
Le 1er novembre 1899, jour de la Toussaint, le monument est dévoilé sans cérémonie officielle. Pas de discours, pas de ruban coupé, pas de tribune. La blancheur de la pierre se fond dans les arbres de la division 4. Quatre-vingt-dix-huit mille visiteurs défilent devant le monument en une seule journée — un chiffre sans précédent pour une œuvre d'art publique à Paris. Le scandale éclate : la nudité des personnages choque. Un couple de nus s'avance vers la porte obscure, une figure féminine soulève une dalle en montrant son corps. Mais le public est saisi. Le Figaro rapporte que « les êtres simples regarderont et comprendront bien mieux ». En 1900, Bartholomé reçoit le Grand Prix de sculpture à l'Exposition universelle. Le Monument aux morts est reconnu comme l'une des œuvres majeures de la sculpture française de la fin du XIXe siècle. Un moulage de la partie centrale est conservé au musée d'Orsay.
Bartholomé meurt en 1928, à quatre-vingts ans. Sa tombe se trouve en face du monument, de l'autre côté de l'avenue, dans une sépulture de style médiéval avec un gisant. Le sculpteur repose sous les yeux de ses propres figures de pierre — les pleureurs, les consolateurs, le couple ressuscité. Derrière le monument, invisible depuis l'avenue, l'ossuaire du Père-Lachaise a été aménagé en 1953 dans des galeries souterraines. La sculpture de Bartholomé masque l'entrée de ce lieu où finissent les concessions abandonnées. Le Monument aux morts est devenu, sans que l'artiste l'ait voulu, la façade d'un monde souterrain où la perpétuité s'achève. Trois millions de visiteurs passent chaque année devant cette falaise de pierre blanche. La plupart la photographient sans connaître le nom de Bartholomé, sans savoir qu'un peintre a brûlé ses toiles pour la sculpter, ni qu'il a dormi quatre ans dans un fauteuil pour la terminer.
Qui a sculpté le Monument aux morts du Père-Lachaise ?
Paul-Albert Bartholomé (1848-1928), peintre reconverti à la sculpture après la mort de sa femme, a travaillé douze ans au Monument aux morts du Père-Lachaise. La sculpture, inaugurée le 1er novembre 1899, a reçu le Grand Prix de sculpture à l'Exposition universelle de 1900.
Où se trouve le Monument aux morts au Père-Lachaise ?
Le Monument aux morts de Bartholomé se situe en division 4, au bout de l'avenue principale du Père-Lachaise. La sculpture de pierre blanche, haute de plusieurs mètres, représente une vingtaine de figures de dimensions surhumaines incarnant la douleur des vivants et l'espérance de résurrection.
Pourquoi le Monument aux morts du Père-Lachaise a-t-il fait scandale ?
La nudité des personnages sculptés a choqué le public lors du dévoilement le 1er novembre 1899. Un couple de nus s'avance vers une porte obscure symbolisant le passage vers l'au-delà. Malgré la controverse, 98 000 visiteurs ont défilé le jour de la Toussaint.
Que cache le Monument aux morts du Père-Lachaise ?
Derrière le Monument aux morts de Bartholomé se trouve l'ossuaire central des cimetières de Paris, aménagé en 1953. Des galeries souterraines reçoivent les ossements exhumés des concessions reprises dans les 17 cimetières parisiens. L'ossuaire n'est pas accessible au public.