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Insolite

Paroles de pierre

Des vers d'Alfred de Musset au calligramme d'Apollinaire, du cri d'Arman au grec ancien de Jim Morrison, le Père-Lachaise abrite des centaines d'inscriptions funéraires qui disent bien plus que « Regrets éternels ».

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En 1853, un homme prénommé Prosper exerce au Père-Lachaise un métier aujourd'hui disparu : conducteur. Sa fonction consiste à guider les visiteurs et les familles endeuillées jusqu'aux tombes recherchées, mais Prosper a une passion — il recopie les épitaphes. Il en tire un petit livre de deux cent quarante pages, Une Voix au Père-Lachaise, publié chez l'auteur rue de la Roquette, qui consigne des dizaines d'inscriptions funéraires : poèmes de parents effondrés, déclarations conjugales, professions de foi, sentences philosophiques. Sur la tombe de Jeanne-Marie Hardy, morte en 1823 à vingt-quatre ans, il relève ces mots : « De toutes les vertus elle était l'emblème, / Elle n'avait qu'un défaut, c'était l'oubli d'elle-même. » Pour Constant-N. Pourchet, mort en 1847, cette formule vertigineuse : « Tu devais ne pas naître, ou ne jamais mourir. » L'ouvrage de Prosper rappelle que le Père-Lachaise n'est pas seulement un musée de sculpture en plein air : c'est une bibliothèque, gravée dans le calcaire et le granit.

Parmi les épitaphes les plus célèbres du cimetière, celles des poètes sont les plus achevées — et les plus obéies. Alfred de Musset, inhumé en division 4, a fait graver ces vers tirés de son élégie Lucie : « Mes chers amis, quand je mourrai, / Plantez un saule au cimetière. / J'aime son feuillage éploré ; / La pâleur m'en est douce et chère, / Et son ombre sera légère / À la terre où je dormirai. » Sa volonté a été respectée : un saule pleureur a été planté sur sa tombe, bien qu'il ait été renouvelé plusieurs fois depuis 1857. En division 86, la tombe de Guillaume Apollinaire porte un calligramme en tessons de céramique verte et blanche, disposés en forme de cœur : « Mon cœur pareil à une flamme renversée. » Le monument, dessiné par Picasso, a été financé en 1924 par une vente aux enchères d'œuvres de Matisse et de Picasso. En division 15, le symboliste belge Georges Rodenbach repose sous une sculpture de Charlotte Besnard représentant un homme qui sort de sa tombe en tenant une rose. Son épitaphe demande : « Seigneur, donnez-moi donc cet espoir de revivre / Dans la mélancolique éternité du livre. »

Le Père-Lachaise n'est pas seulement un musée de sculpture en plein air : c'est une bibliothèque, gravée dans le calcaire et le granit.

D'autres épitaphes intriguent par leur étrangeté. En division 6, la tombe de Jim Morrison porte une inscription en grec ancien : KATA TON DAIMONA EAYTOY — « Fidèle à son propre démon. » En division 44, le dolmen de granit qui abrite le fondateur du spiritisme Allan Kardec affiche sa profession de foi : « Naître, mourir, renaître encore et progresser sans cesse, telle est la Loi. » C'est l'une des rares tombes du cimetière où l'épitaphe formule une croyance métaphysique plutôt qu'un regret. En division 89, les vers d'Oscar Wilde gravés au dos de son monument — un sphinx ailé dessiné par Jacob Epstein — citent La Ballade de la geôle de Reading : « And alien tears will fill for him / Pity's long broken urn, / For his mourners will be outcast men, / And outcasts always mourn. » Et en division 11, le peintre et sculpteur Arman avait fait poser sur sa tombe une plaque portant ces deux mots : « Enfin seul ! » La plaque a été volée le 4 novembre 2012.

Les épitaphes les plus saisissantes du Père-Lachaise ne se trouvent pas toujours sur les tombes célèbres. Le recueil de Prosper en témoigne : sur la stèle de la famille Laurent, il relève cette sentence qui résume en deux alexandrins le destin de toute famille : « Nous marchons vers un but dont aucun ne s'égare / Et la Mort réunit ceux que la mort sépare. » Sur celle de la veuve Dufour, morte en 1842 : « Sous ses verrous glacés la mort impitoyable / A pu seule enchaîner son active bonté. » Au XIXe siècle, chaque tombe ou presque portait son texte — un poème, une prière, un adieu en vers. Au fil des décennies, la pluie, le gel et le lichen ont rendu bon nombre de ces inscriptions illisibles. La formule « Regrets éternels », si courante sur les sépultures du XXe siècle, est venue remplacer des textes autrefois plus personnels, plus littéraires et plus risqués.

Le visiteur qui prend le temps de quitter les circuits balisés et de se pencher sur les inscriptions découvre que le Père-Lachaise continue d'accueillir des épitaphes singulières. La tombe de Fernand Arbelot, en division 11, porte sous sa sculpture de bronze signée Adolphe Wansart et datée de 1946 ces mots d'un couple : « Ils furent émerveillés du beau voyage — Qui les mena jusqu'au bout de la vie. » L'homme de bronze tient entre ses mains le visage de sa compagne, et l'épitaphe éclaire la sculpture : ce n'est pas un deuil qu'il contemple, c'est une gratitude. Les épitaphes du Père-Lachaise forment un corpus littéraire à part entière — plus de deux siècles de mots que les vivants adressent aux morts, ou que les morts, dans un ultime geste d'autorité, adressent à ceux qui restent.

Pour aller plus loin

Quelles sont les épitaphes de poètes les plus célèbres au Père-Lachaise ?

Oui, plusieurs. Alfred de Musset (division 4) a fait graver six vers de Lucie demandant un saule sur sa tombe — sa volonté a été respectée. Guillaume Apollinaire (division 86) porte un calligramme en forme de cœur dessiné par Picasso : « Mon cœur pareil à une flamme renversée. »

Voir la tombe de Guillaume Apollinaire

Que signifie l'inscription grecque sur la tombe de Jim Morrison au Père-Lachaise ?

La tombe de Jim Morrison, en division 6, porte l'inscription en grec ancien KATA TON DAIMONA EAYTOY, qui signifie « fidèle à son propre démon ». Morrison, mort à Paris le 3 juillet 1971, a choisi lui-même cette formule — l'un des rares défunts du cimetière à avoir rédigé sa propre épitaphe.

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Peut-on encore lire les épitaphes anciennes au Père-Lachaise ?

Difficilement. Beaucoup d'inscriptions du XIXe siècle sont devenues illisibles sous l'effet de la pluie, du gel et du lichen. En 1853, un conducteur du cimetière nommé Prosper en a recueilli des dizaines dans son ouvrage Une Voix au Père-Lachaise, qui documente des textes aujourd'hui disparus.

Lire l'article sur les gravures anciennes

Où trouver des tombes avec des inscriptions originales au Père-Lachaise ?

Les divisions 4, 11 et 15 abritent des épitaphes poétiques remarquables. En division 44, Allan Kardec porte le credo spiritiste : « Naître, mourir, renaître encore, telle est la Loi. » En division 89, Oscar Wilde cite La Ballade de la geôle de Reading. Les premières divisions concentrent les inscriptions les plus anciennes.

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