Retour aux articles
Patrimoine

Les tombeaux de l'absence

De la tombe du Dragon en 1809 aux monuments de la Déportation : au Père-Lachaise, des dizaines de sépultures célèbres ne contiennent aucun corps.

Acheter
l'audio guide
à partir de6,99 €

En division 29, une stèle ornée d'un médaillon militaire et d'une femme voilée en pleurs se dresse sous les arbres du bosquet du Dragon. C'est la première sculpture érigée au Père-Lachaise, en 1809. Sous la pierre, rien : le sous-officier qu'elle honore, Antoine de Guillaume-Lagrange, est tombé le 4 février 1807 dans les plaines de Pologne, et son corps n'a jamais quitté le champ de bataille. Ce monument sans dépouille porte un nom précis : cénotaphe, du grec kenos (vide) et taphos (tombeau). Le cimetière en compte des dizaines, et chacun raconte une histoire d'absence.

Le 16 décembre 1808, la mère de Guillaume-Lagrange obtient l'autorisation de construire un cénotaphe sur une concession perpétuelle. Son fils unique, né à Orléans, s'est engagé dans le 16ᵉ régiment de dragons et a fait les campagnes d'Austerlitz, d'Iéna, d'Erfurt et de Spandau avant de trouver la mort à vingt-cinq ans, à l'entrée d'un village polonais. L'architecte Étienne-Hippolyte Godde — le même qui dessinera plus tard la porte principale et la chapelle du cimetière — sculpte une stèle dont l'épitaphe latine commande au passant de s'arrêter : Sta viator, heroem vides — « Arrête-toi, voyageur, tu vois un héros. » Au revers, la mère a fait graver le récit des derniers instants de son fils, ses dernières paroles sur le champ de bataille : « Ma mère ! Ma pauvre mère !! » Sous la Restauration, le monument devient un point de ralliement bonapartiste, au point que les autorités font modifier la voirie et construire autour du bosquet pour disperser les rassemblements. La tombe du Dragon est aujourd'hui classée aux monuments historiques.

La première sculpture érigée au Père-Lachaise, en 1809, honore un soldat dont le corps gît dans une fosse anonyme quelque part en Pologne.

D'autres cénotaphes naissent d'un départ. En division 4, les restes de Gioachino Rossini, inhumé en 1868, sont transférés à la basilique Santa Croce de Florence en 1887 à la demande de l'Italie réunifiée. Sa chapelle demeure — sa veuve Olympe Pelissier y repose toujours —, mais la tombe du compositeur est vide. En division 50, le monument de Victor Schoelcher, orné d'un haut-relief en bronze signé Fromanger, est devenu cénotaphe le 20 mai 1949, date du transfert de ses cendres au Panthéon aux côtés de Félix Éboué. Léon Gambetta, lui, n'a fait qu'un passage éphémère : le 6 janvier 1883, cent mille Parisiens accompagnent son cercueil au Père-Lachaise, mais le corps rejoint Nice une semaine plus tard et le cœur, conservé séparément, entre au Panthéon le 11 novembre 1920. Au columbarium, la case 16258 de Maria Callas est un cénotaphe depuis 1980 : ses cendres, un temps dérobées par un admirateur, ont été dispersées en mer Égée au large de l'île de Skorpios.

Le cas le plus troublant est celui des tombes dont on ignore si elles ont jamais contenu les bons restes. En 1817, le préfet Frochot organise le transfert au Père-Lachaise des dépouilles supposées de Molière et de La Fontaine, installées en division 25 dans des sarcophages solennels. L'opération, conçue pour attirer les Parisiens dans un cimetière qu'ils boudent encore, est un succès spectaculaire — mais l'authenticité des ossements a toujours été contestée. Pour La Fontaine, inhumé en 1695 au cimetière des Innocents dont les restes furent versés aux catacombes en 1786, la probabilité que les bons os aient survécu aux transferts est infime. Pour Molière, enterré de nuit et sans cérémonie au cimetière Saint-Joseph en 1673, elle est à peine supérieure. Même doute pour Héloïse et Abélard, en division 7 : leurs restes ont traversé sept siècles de déplacements avant d'arriver au Père-Lachaise, et leur authenticité n'a jamais pu être établie avec certitude.

Le XXᵉ siècle a donné au Père-Lachaise une autre catégorie de cénotaphes : les monuments de la mémoire collective. De 1946 à 2017, quinze stèles commémorant les camps de la Déportation — Auschwitz, Buchenwald, Ravensbrück, Mauthausen — ont été érigées le long de l'avenue circulaire, formant un ensemble mémoriel sans équivalent en France. Ces monuments n'abritent aucune dépouille, mais ils ancrent la mémoire de centaines de milliers de morts sans sépulture dans un lieu consacré au souvenir. À quelques allées de là, la tombe du Dragon, restaurée mais à nouveau dégradée, attend le visiteur sur le chemin du même nom. D'un bout à l'autre du cimetière, du deuil intime d'une mère orléanaise pour son fils tombé dans les plaines de Pologne au deuil collectif d'une nation pour ses déportés, la pierre est la même. Le vide qu'elle entoure dit chaque fois autre chose.

Pour aller plus loin

Qu'est-ce qu'un cénotaphe au Père-Lachaise ?

Un cénotaphe est un monument funéraire qui ne contient aucun corps, du grec kenos (vide) et taphos (tombeau). Le Père-Lachaise en compte des dizaines, dont la tombe du Dragon en division 29 (1809), la chapelle Rossini en division 4 (vidée en 1887) et le monument Schoelcher en division 50 (cendres transférées au Panthéon en 1949).

Lire l'article sur l'architecture funéraire

La tombe de Molière au Père-Lachaise contient-elle vraiment ses restes ?

Probablement pas. Les ossements transférés en division 25 en 1817 ont une authenticité très contestée. Pour La Fontaine, enterré aux Innocents dont les restes furent versés aux catacombes, la tombe est presque certainement un cénotaphe. L'opération visait surtout à attirer les Parisiens dans un cimetière encore boudé.

Voir la fiche de Molière et La Fontaine

Où se trouvent les monuments de la Déportation au Père-Lachaise ?

Quinze monuments jalonnent l'avenue circulaire du cimetière. Érigés entre 1946 et 2017, ils commémorent les camps d'Auschwitz, Buchenwald, Ravensbrück et Mauthausen, formant un ensemble mémoriel unique en France, régulièrement fleuri lors des cérémonies officielles.

Découvrir l'histoire du Père-Lachaise

Quels musiciens célèbres ont un cénotaphe au Père-Lachaise ?

Gioachino Rossini a un cénotaphe en division 4 depuis le transfert de ses restes à Florence en 1887. Maria Callas, incinérée au Père-Lachaise en 1977, a un cénotaphe au columbarium depuis la dispersion de ses cendres en mer Égée en 1980. Frédéric Chopin, en revanche, repose bien en division 11.

Parcourir les musiciens au Père-Lachaise
Précédent Suivant