SociétéLes concessions gratuites
Le Panthéon de l'ombre : un repos offert aux sans-couronne.
SociétéLe Panthéon de l'ombre : un repos offert aux sans-couronne.
C'est par une grise journée de novembre, en l'an 1887, qu'Eugène Pottier rend son dernier souffle dans un dénuement si total qu'il semble vouloir emporter avec lui la misère du monde. L'homme qui offrit au prolétariat ses vers les plus ardents, composant les paroles de L'Internationale — ce chant de révolte destiné à résonner de Pékin jusqu'à Santiago — s'éteint sans même posséder de quoi s'offrir une dernière demeure. Pourtant, par une ironie dont seule l'Histoire a le secret, c'est le Conseil municipal de Paris qui s'empresse, dès le lendemain, de lui accorder une concession à perpétuité dans la quatre-vingt-quinzième division du Père-Lachaise. Ainsi, la République choisit d'abriter à ses frais, pour l'éternité, celui-là même qui avait consacré sa vie à vouloir la renverser.
Ce mécanisme, s'il paraît simple dans son exécution, revêt une dimension proprement extraordinaire. Par un simple arrêté préfectoral, la Ville de Paris s'octroie le droit d'offrir le repos éternel à quiconque est jugé digne de demeurer dans ses jardins de pierre. Nul besoin de fortune colossale ni de lignée influente ; ici, seule compte la trace laissée dans le marbre de la culture ou de la conscience nationale. C'est, en quelque sorte, un Panthéon de l'ombre, un hommage silencieux dépouillé des colonnades et des pompes officielles.
Un Panthéon de l'ombre, un hommage silencieux dépouillé des colonnades et des pompes officielles.
La liste de ces « élus du gratuit » dessine un portrait fascinant et mélancolique de la France du XIXe siècle. On y croise l'ombre d'Auguste de Villiers de l'Isle-Adam, écrivain dont la plume était aussi flamboyante que ses poches étaient vides, rejoignant sa demeure définitive en 1895, six ans après avoir succombé à la pauvreté. À quelques pas de là, dans la cinquante-troisième division, repose le dramaturge Henry Becque, dont le vitriol théâtral fit trembler le Tout-Paris. Plus loin encore, le génie précoce de Xavier Bichat, anatomiste ayant révolutionné la médecine avant de s'éteindre à seulement trente ans, côtoie en division huit la sépulture de Paul Baudry, le peintre dont les fresques célestes ornent encore le plafond de l'Opéra Garnier.
Toutefois, le paradoxe atteint son paroxysme lorsqu'il s'agit de la mémoire des insurgés. Tandis que la République réprimait jadis la Commune dans le sang, elle accorde aujourd'hui à Léo Frankel, ce ministre ouvrier de 1871, une place d'honneur en division quatre-vingt-seize. Quel étrange destin que celui de Charles Delescluze, tombé sur une barricade et désormais protégé par l'État, ou de Benoît Malon, théoricien socialiste exilé, trouvant enfin la paix en division soixante-dix. En leur offrant cette terre qu'elle leur refusa de leur vivant, la République semble vouloir apaiser ses propres fantômes sous le soleil des cimetières.
Mais ce geste s'étend aussi aux tragédies collectives, offrant un asile aux victimes de l'incendie du Bazar de la Charité, aux suppliciés de l'Opéra-Comique ou aux gardes nationaux du Grand Siège. Le Père-Lachaise devient alors le miroir fidèle de la mémoire républicaine : un sanctuaire où ceux que la société n'a pu protéger reçoivent, en ultime offrande, une poignée de terre pour l'éternité et le serment solennel que leur nom ne sera jamais effacé.
Une sépulture à perpétuité offerte par la Ville de Paris à quelqu'un qu'elle juge digne d'y reposer. Un simple arrêté préfectoral suffit : ni fortune ni famille ne sont requises, seulement une décision de l'administration.
L'histoire du Père-LachaiseEugène Pottier repose en division 95. Mort sans ressources en 1887, il obtint de la Ville de Paris une concession à perpétuité dès le lendemain de son décès — l'un des cas les plus rapides de concession gratuite accordée.
Voir toutes les tombesVilliers de l'Isle-Adam et le dramaturge Henry Becque, en division 53, entre autres. L'anatomiste Xavier Bichat et le peintre Paul Baudry, en division 8, en ont également bénéficié : la mesure touchait tous les arts et les sciences.
Les écrivains et poètesLa grande majorité de ses sépultures, oui. Derrière les chapelles bourgeoises, le cimetière abrite les concessions gratuites, les fosses communes et le Mur des Fédérés, où cent quarante-sept combattants de la Commune furent enterrés en 1871.
Le Mur des Fédérés